Ce que l’on entend par « gestion »

Le terme « gestion » renvoie au verbe « gérer », entendu ici comme « prendre en charge », « administrer », « s’occuper des affaires importantes ».

Quand il est question de « gestion » et de « gérer »

Comme le précise Patrick Blandin (2009)[1], le terme « gestion » apparaît relativement tôt en France au niveau institutionnel. Avant même l’apparition du concept de « biodiversité », la « gestion » fait en effet son apparition dans le domaine du vivant en 1979, avec la création du comité « Écologie et gestion du patrimoine naturel » au sein du Ministère en charge de l’Environnement.

Cependant, il est intéressant de noter que le terme « gérer », largement employé depuis au sujet des questions du vivant (« gestion des ressources naturelles », « gestion des espèces et des espaces », etc.), est rarement défini, tel que le montre Hervé Brédif : « La grande majorité des manuels et des articles consacrés à la gestion des ressources naturelles ou à la gestion de l’environnement se contente d’utiliser le terme de gestion sans jamais préciser dans quel sens il est pris. Beaucoup de dictionnaires d’écologie, de biogéographie ou de géographie ne lui réservent d’ailleurs aucune entrée. Tout le monde étant censé prendre ce terme dans la même acception, on considère sans doute comme inutile d’en préciser la signification. L’absence de définition devient systématique dans les formules si largement répandues de gestion durable, de gestion intégrée ou encore de gestion participative. Dans ces derniers cas, les définitions se polarisent sur l’adjectif qualificatif et esquivent le substantif. Pour partie tautologiques, elles obéissent alors à la structure suivante : « La gestion [durable/intégrée/participative/ concertée…] est une gestion qui… ». » (Brédif, 2004, pp. 635-636)[2]

Hervé Brédif décide alors de se raccrocher à la définition d’Henry Ollagnon, la seule permettant selon lui de « satisfaire aux exigences de clarté et de précision ». Henry Ollagnon définit en effet la gestion comme « la capacité d’un « complexe multi-acteurs » à définir, à atteindre et à maintenir un certain état de qualité qu’il s’est donné pour objectif » (Ollagnon, 1998, p. 410)[3].

C’est le choix que je fais aussi, de sorte que le terme « gestion » n’est pas entendu ici dans le sens de la « maîtrise » ou de la « contrainte » qu’il peut évoquer, mais dans celui de la « prise en charge », de l’action, au sens de « gerere : porter, faire, administrer, diriger pour son propre compte, ou pour le compte d’autrui. […] Gérer ne doit pas être pris dans le contenu sémantique par trop récent de « contrôle », de « maîtrise », mais bien au sens originel de « prise en charge », « d’administration de ses affaires importantes » » (Ollagnon, 1998, Première partie).

Ce « sens originel » est en effet celui que l’on retrouve dans les définitions d’Alain Rey (1992) : « d’abord seulement terme de droit, [« gérer »] signifie « action de gérer » (les affaires d’autrui, et, par extension, ses propres affaires », et du Petit Robert 2013. Ce dernier complète un peu la définition du premier en précisant qu’il s’agit d’ « administrer les intérêts, les affaires d’un autre », d’ « administrer ses propres affaires », mais aussi de « gérer un problème, y faire face, s’en occuper » et, par extension, d’ « organiser, utiliser au mieux », sachant que le terme « administrer » est lié à l’idée de « défendre des intérêts » (de soi, d’autrui).

Ainsi, il est entendu, ici et dans ma thèse, que le terme « gestion » signifie la « façon de s’occuper de », le mode de prise en charge du vivant, quel qu’il soit (une « mise sous cloche » aussi bien qu’une intégration des enjeux écologiques, économiques et sociaux), en accord avec Hervé Brédif : « au-delà de la seule administration d’un bien, gérer signifie alors pour le sujet – individu, groupe humain, société – assurer la « prise en charge effective » du problème ou de la qualité en question » (Brédif, 2004).

Que signifie ici cet adjectif « effective » ?

Au-delà de la « gestion », la « gestion effective »

La « gestion effective » est la gestion qui a effectivement lieu, que celle-ci soit volontaire ou non, qu’elle soit consciente ou non, qu’elle vise, ou non, un objectif précis. La « gestion effective » est donc le résultat de l’ensemble des actions et non-actions menées sur un thème et dans un territoire donné (par exemple, dans un bassin versant, toutes les actions et non-actions ayant un impact sur la qualité de l’eau).

Tel que le précise Gilles Barouch : « nous sommes donc amenés à mettre au même niveau la gestion volontaire et la gestion « involontaire » des milieux naturels (qui répond à des règles, elle aussi, mais implicites). Car, quoi que l’on fasse, on ne peut pas ne pas gérer les milieux naturels. Une absence de gestion est déjà une certaine forme de gestion puisqu’elle a des conséquences pour les milieux naturels (par exemple, si l’on n’entretient pas une rivière, elle s’envase…). » (Barouch, 1989, p. 227)[4]

Ainsi, la gestion est :

– soit la résultante d’un certain nombre d’actions et de non-actions, volontaires ou non (on parle alors de « gestion effective ») ;

– soit l’ensemble des moyens que des acteurs se donnent pour atteindre un objectif (gestion souhaitée pour atteindre un objectif de qualité). Elle n’est pas un objectif en soit : on ne cherche pas à « gérer », de fait on le fait, en revanche on peut chercher à changer sa gestion pour une autre, avec un objectif de qualité différent – par exemple en termes de production de richesses du fait de l’exploitation d’une ressource, et / ou de conservation de certains espèces ou de certains milieux.

Il est intéressant par ailleurs de noter que les termes « gestion » et « gestion effective » ne renvoient pas a priori à un type de gestion en particulier. Parler de « gestion effective » permet de rendre compte, que cela soit souhaité ou non, de ce qui se passe effectivement sur un territoire au sujet d’un milieu, d’un écosystème, etc. Parler de « gestion » n’implique pas la nature des objectifs fixés. Ainsi, la « gestion » ne s’oppose pas nécessairement à la « protection ». Une gestion peut viser des objectifs de protection, ou non. Une gestion effective peut être protectrice, ou ne pas l’être.

Il n’est pas question de « protection » ou de « gestion » : il peut y avoir « gestion protectrice » (ou autre)

Les concepts de « gestion » et de « gestion effective », tels que définis ci-dessus, impliquent donc que parler de « gestion » ne signifie pas nécessairement s’opposer à la protection. « Gérer » un milieu naturel ne signifie pas nécessairement le gérer de façon à exploiter ses ressources. Ainsi, grâce aux définitions posées, il n’est pas de débat « faut-il gérer ou protéger ? ». Parler de « gestion » n’implique pas un parti pris pour une exploitation des ressources plutôt que pour la « mise sous cloche » des milieux naturels.

Ainsi, suivant la définition de Gerardo Budowsky, nous pourrions dire qu’il existe une « gestion conservation ». Lors de la conférence de Stockholm de 1972, celui-ci, directeur général de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), explique que la conservation est « la gestion des ressources de l’environnement », incluant dans la gestion « la surveillance, la législation, l’administration, la préservation et l’utilisation », ainsi que « l’éducation et la formation » (Blandin, 2009). À côté de laquelle se trouverait une « gestion conservatiste », soutenant l’idée d’une nature « vierge et mise à l’abri de tous les êtres humains dans des sanctuaires, réserves autorisées à de rares ayant droit » (ce que Budowsky appelle le « conservatisme », en opposition à la « conservation »).

L’amalgame du terme « gestion » avec une certaine orientation de gestion (que ce soit la conservation, le conservatisme ou toute autre orientation) mène à des risques de confusion, tel que le souligne Patrick Blandin. Il conclut le premier chapitre de son ouvrage en disant que, bien que « le concept de gestion de la biodiversité semble aller de soi, il subsiste une confusion entre gestion et protection, entre moyen et objectif » : « La gestion des éléments constitutifs de la biodiversité peut être mise au service de leur stricte protection : c’est évidemment l’esprit des « plans de gestion » des réserves naturelles. Mais le terme a tout autant vocation à désigner des interventions qui peuvent avoir pour objectif la modification des systèmes écologiques en vue d’une utilisation durable de certaines de leurs ressources. » (Blandin, 2009, p.33)

C’est bien parce qu’il me semble que l’opposition entre « protection » et « gestion », qu’il pose dans sa conclusion[5], n’est pas appropriée. Je le dirais différemment. Je dirais qu’il n’est pas question de passer de la protection à la gestion, mais de passer d’une gestion « conservatiste » (au sens de Budowsky) à une gestion intégrant les différents enjeux du développement durable, c’est-à-dire les enjeux écologiques, mais aussi économiques et sociaux.

Elise LEVINSON


[1] Blandin, P. (2009), De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité, Quæ, Versailles

[2] Brédif, H. (2004), Le territoire, le vivant et les hommes : Essai de biogéopolitique, Thèse de doctorat de l’AgroParisTech, Paris

[3] Ollagnon, H. (1998), Une approche patrimoniale de la gestion de la qualité : une application à la nature et au vivant – pour une écologie de l’action, Thèse pour le doctorat d’état en sciences économiques, Université Paris (I) « Panthéon-Sorbonne », Paris

[4] Barouch, G. (1989), La décision en miettes : Systèmes de pensée et d’action à l’œuvre dans la gestion des milieux naturels, L’Harmattan, Collection « Logiques sociales », Paris

[5] Il écrit en effet : « la Biodiversité a remplacé la Nature. La Protection a cédé le pas à la Gestion ».

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