Le paradoxe de la neutralité engagée du facilitateur stratégique

Le thème de la neutralité est arrivé très tôt dans mes réflexions sur la facilitation stratégique. J’avais au départ l’idée que le facilitateur était, se devait d’être « neutre » tout au long du processus de facilitation. Mais mon expérience, puis la réflexion que j’ai menée sur cette expérience, m’a amenée à reconsidérer cet a priori.

Par exemple, pour les facilitateurs au sein des organisations :

« faciliter ce n’est pas qu’adopter une posture de tiers extérieur. C’est aussi s’enrôler concrètement aux côtés de ceux qui ont pour mission de piloter le changement. À la lecture des témoignages qui émaillent ce livre, on mesure combien la fonction de facilitateur oblige à tenir une « bonne distance » que seule l’observation et l’expérience in situ permet de mesurer. » (Bec et al., 2007, p. 9)[1]

Quelle est cette « bonne distance » ? Si à la figure du facilitateur est associée une forme de neutralité dans le rapport aux différents acteurs, une forme d’ « impartialité », peut-on nier l’engagement du facilitateur dans le processus ?

Par ailleurs, lire d’autres références m’a amenée à approfondir la question des convictions du facilitateur stratégique (vis-à-vis de la démocratie, mais pas uniquement). En particulier l’article de Loïc Blondiaux et Jean-Michel Fourniau (2011), qui met en exergue l’implication des chercheurs en sciences sociales dans les dispositifs participatifs. Ils font état d’une sorte d’engouement (les auteurs parlent des « idéaux du chercheur »), d’une sorte d’implication qui peut être plus ou moins liée à un engagement politique, et qui peut aller jusqu’à « une certaine proximité avec le pouvoir de décision, [une] contribution au gouvernement des sociétés contemporaines, [situant] plutôt l’enjeu prioritaire des dispositifs participatifs dans leur capacité à légitimer la décision et à améliorer l’ordre social en le démocratisant ». Ils ajoutent que « nombreux enfin sont les chercheurs activistes à être partie prenante des coalitions d’acteurs qui portent la thématique participative » (Blondiaux et Fourniau, 2011)[2].

En tant que facilitateur/trice, mais aussi en tant que chercheur, nous situons-nous dans une démarche comparable ? En ce qui le concerne, le facilitateur défend-il, promeut-il un modèle politique ?

Nous allons voir que s’il lui tient à cœur de ne pas orienter, sur le contenu, les échanges des acteurs qu’il accompagne (privilégier un point de vue plutôt qu’un autre, une action plutôt qu’une autre, etc.), il fait néanmoins preuve d’un engagement intellectuel et personnel dans l’accompagnement qu’il propose.

Le facilitateur, un acteur-tiers qui ne prend pas parti : l’équité, ou neutralité relationnelle

S’il l’on s’en tient à la définition selon laquelle la neutralité est l’absence de prise de parti, il est possible de dire, en première approximation, que le facilitateur est « neutre ». L’équité, l’impartialité dont il fait preuve vis-à-vis des acteurs, sont en effet au cœur de l’accompagnement qu’il propose. Et elles sont rendues possibles par sa position de « tiers-acteur ».

Définition de la neutralité : ne pas prendre parti lors d’une opposition

L’adjectif « neutre », tel que le précise le Petit Robert 2014, provient (1370) du latin neuter signifiant « ni l’un ni l’autre ». La première définition proposée par le dictionnaire concerne le domaine de la guerre. Elle date de la fin du XIVème siècle et s’énonce en ces termes : « qui n’appartient à aucun belligérant, à aucune des parties adverses ; qu’on décide de maintenir hors des hostilités (navire, territoire) ». Vers 1550, une autre définition apparaît, qui n’est pas spécifique au domaine de la guerre, mais qui conserve l’idée d’une absence de prise de parti : « qui s’abstient de prendre parti, de s’engager d’un côté ou de l’autre ».

La neutralité relève donc clairement du choix de « ne pas choisir », de ne pas prendre parti pour un acteur plutôt que pour un autre, de ne pas se rallier à une décision plutôt qu’à une autre.

Le facilitateur est « neutre » dans le sens où il ne prend pas parti

Étant données ces définitions, dans lesquelles la neutralité est un positionnement vis-à-vis de deux entités distinctes, nous pouvons dire que le facilitateur doit faire preuve d’une forme de « neutralité ». En effet, il ne prend pas parti, il n’est pas un arbitre, il n’est pas là pour « trancher », dire, entre les acteurs, qui a tort ou raison.

C’est pourquoi je parle aussi d’ « équité », ou d’ « impartialité ». Le Larousse définit cette dernière comme la « qualité, le caractère, de quelqu’un qui n’a aucun parti pris, ou de ce qui est juste, équitable ». Quelqu’un d’ « impartial » est ainsi quelqu’un « qui ne favorise pas l’un aux dépens de l’autre ; qui n’exprime aucun parti pris ».

L’équité du facilitateur lui est indispensable pour recueillir l’ensemble des visions des acteurs, sans privilégier une vision plutôt qu’une autre. Cela est caractéristique de son intervention. Le facilitateur ne donne pas son avis, il ne prend pas parti, ne juge pas qu’un acteur a « raison » plutôt qu’un autre, qu’une idée est « meilleure » qu’une autre. Il ne considère pas une parole plus importante qu’une autre. Il s’agit pour lui d’entendre de la même manière les différents propos des acteurs, qu’il soit, à titre personnel, « pour » ou « contre ».

Si le facilitateur défend la vision d’un acteur plutôt que celle d’un autre, ou s’il poursuit un but qui est le sien et non celui des acteurs, alors il n’est plus un « facilitateur » : « dès lors que ce but [une vision personnelle, un but politique] interfère avec ceux des acteurs concernés, [le facilitateur], conscient de ses fins, sait qu’il devient un acteur parmi d’autres » (Barouch, 1989, p. 184)[3]. Autrement dit, il devient un acteur de la situation, et non plus un acteur qui accompagne les acteurs concernés. Il perd son rôle de facilitateur.

Est-ce à dire que le facilitateur ne fait aucune hiérarchie des idées présentées par les acteurs ? Non. Si toutes les idées sont écoutées avec la même ouverture, la même attention, la quantité est importante. C’est-à-dire que le nombre de fois qu’une idée est présentée va influencer le jugement du facilitateur sur l’importance de cette idée. Ce n’est pas l’ « origine » de cette idée, c’est-à-dire par qui elle est prononcée, qui lui donne de l’importance, mais le nombre d’acteurs qui l’auront exprimée.

Par ailleurs, cette neutralité implique que le facilitateur, même s’il peut avoir des convictions politiques dans sa sphère personnelle, doit les mettre de côté lorsqu’il est en mission. En effet, il ne doit pas privilégier des idées plutôt que d’autres au motif qu’il en est « partisan ».

Cela implique aussi qu’il ne s’allie pas avec certains acteurs. Même si, au cours du processus, des affinités plus ou moins marquées se développent avec certains acteurs (simplement pour des questions de personne), il ne « privilégie » pas des acteurs plutôt que d’autres. Cette forme de neutralité est importante dans la création de la confiance, entre les acteurs et le facilitateur, et entre les acteurs eux-mêmes. Les acteurs ne peuvent pas avoir confiance dans le facilitateur et dans le processus de facilitation en général s’ils ressentent que le processus est « orienté », que le facilitateur cherche à faire passer une idée plutôt qu’une autre, à donner plus d’importance, par exemple, au point de vue ou aux souhaits du commanditaire. Cette confiance est un facteur important pour que les acteurs puissent travailler ensemble.

Dernier point, la neutralité est corrélée à la notion de « distance ». Être neutre vis-à-vis des acteurs signifie-t-il, pour le facilitateur, être distant, froid ? Au contraire. Il est clair qu’au fur et à mesure du processus, les relations entre le facilitateur et les acteurs vont se renforcer. D’une « égale distance vis-à-vis de chacun », le facilitateur va passer progressivement à une « égale convivialité vis-à-vis de tous ».

Une forme de neutralité facilitée par le caractère « tiers »

Cette forme de neutralité, ce « non-engagement » dans le contenu, dans les idées émises par les acteurs, est facilité par le fait que le facilitateur intervient « en tiers ». Cela va l’aider à ne privilégier aucun acteur en particulier au cours du processus, aucune idée a priori. C’est particulièrement vrai pour le facilitateur « externe », celui dont j’ai choisi de parler dans ma thèse, car il est initialement un acteur extérieur, « tiers » aux enjeux, territoires et acteurs auprès desquels il intervient. Il ne vit pas à l’endroit où il intervient, n’y travaille que le temps de la mission, ne connaît pas les acteurs avant de commencer à travailler pour eux. Ceci étant dit, je montre dans ma thèse que maintenir dans le temps ce caractère « tiers » nécessite de faire preuve de certains savoir-faire et savoir-être.

Les atouts de ce caractère tiers sont aussi mis en valeur dans l’Approche Centrée sur la Personne (ACP). Dans le cas d’une communication rendue difficile par l’existence d’émotions fortes parmi les acteurs, Carl Rogers explique que l’intervention d’un tiers « jouant dans le groupe le rôle de catalyseur » peut être profitable, de sorte que « la communication mutuelle est établie, et [qu’] un certain genre d’accord est facilité ». Ainsi, il écrit :

« Une tierce personne qui est capable de mettre en veilleuse ses propres sentiments et ses propres jugements de valeur peut beaucoup aider en écoutant avec compréhension chaque personne ou chaque groupe et en clarifiant les opinions et les attitudes de chacun. » (Rogers, 1968, p. 219)[4]

Ainsi, l’acteur tiers peut rétablir la communication entre des acteurs. Rogers écrit :

« Nous pouvons comprendre les sentiments d’une personne qui nous hait, beaucoup plus aisément lorsque ses attitudes nous sont exactement décrites par une tierce personne neutre, que lorsqu’elle brandit son poing vers nous » (Rogers, 1968, p. 220).

Ce caractère tiers s’incarne tout à fait concrètement dans la façon dont le facilitateur intervient. Il sait se mettre physiquement en retrait, aux moments opportuns, lorsqu’il est avec les acteurs, de façon à laisser un espace suffisant à leur réflexion. Il n’a pas peur des « blancs » dans la conversation, nécessaires quelques fois pour aller plus avant dans un raisonnement.

Mais le caractère tiers a aussi ses inconvénients. Cette forme de neutralité, cette « transparence », questionne parfois le facilitateur sur sa propre utilité, sur ce qu’il « apporte » au processus. Hervé Brédif écrit ainsi, au sujet de l’auditeur patrimonial :

« Qui n’a pas connu ces moments de doute, qui n’a pas manqué de vaciller en se demandant ce qu’il pourrait apporter d’original sur le sujet considéré, qui n’a pas craint d’échouer à dominer suffisamment la gangue épaisse, dense et écrasante d’informations, de détails, de pré-supposés et de représentations biaises de la pensée d’autrui, qui n’est pas parvenu à passer outre et à préciser ce que les acteurs avaient vraiment en commun, n’a pas réalisé d’audit patrimonial. » (Brédif, 2004, p. 752)[5]

Parce que les changements de gestion du vivant sont subtils et longs, parce que les résultats de ces changements ne sont pas toujours quantifiables, et sont souvent tardifs, le facilitateur peut difficilement être sûr de son utilité. Et le caractère « tiers » de son intervention renforce cette incertitude. En effet, ce sont les acteurs qui produisent les idées[6], qui développent les opinions, puis qui mènent les actions. Je ne cherche pas ici à minimiser le rôle du facilitateur, mais à faire état d’un corollaire au fondement même de son travail : le facilitateur est « à côté de », voire « en coulisses de ».

Mais s’il ne peut jamais être sûr de son utilité, il peut répondre à la question : « Est-ce que je fais partie de la solution, ou est-ce que j’entretiens le problème ? » (D’Ansembourg, 2008, p. 270)[7].

Un acteur prêt à tout entendre : la « considération positive inconditionnelle » de Carl Ransom Rogers, ou comment le facilitateur ne juge pas les acteurs et leurs idées

Plus que de ne pas prendre parti pour une idée plutôt que pour une autre, le facilitateur stratégique ne « juge » pas les idées développées par les acteurs. Il les écoute, les accepte et les considère comme légitimes, quelles qu’elles soient, dès l’instant où elles sont sincères. Le facilitateur n’a pas à estimer qu’un acteur se trompe, que ce qu’il dit est stupide ou infondé. Pour véritablement comprendre chacun des acteurs, il doit les écouter sans jugement. C’est la raison pour laquelle j’ai comparé cette faculté d’être « prêt à tout entendre » à ce que Rogers appelait la « considération positive inconditionnelle ». Le parallèle est en effet frappant.

La considération positive inconditionnelle de Carl Rogers

La « considération positive inconditionnelle » (CPI) est un terme que Carl Rogers emprunta à S. Standal. Dans son ouvrage « Le développement de la personne », il la définit de la façon suivante :

« Lorsque le thérapeute fait l’expérience d’une attitude chaleureuse, positive et réceptrice envers ce qui est dans son client, cela facilite le changement. […] Cela veut dire que le thérapeute se soucie de son client, mais pas de façon possessive, qu’il l’apprécie dans sa totalité plutôt que de façon conditionnelle. Je veux dire par là qu’il ne se contente pas d’accepter le client lorsqu’il a certains comportements et le désapprouve lorsqu’il en a d’autres. » (Rogers, 1968, p. 45)

Plus loin, il écrit aussi que la CPI « est une manière d’être qui manifeste simplement « je vous porte attention » et non pas « je vous porte attention à condition que vous vous comportiez de telle ou telle manière » » (Rogers, 1968, p. 192). Il s’agit donc, pour le thérapeute, d’accueillir le client dans ce qu’il vit, dans sa réalité, sans condition et sans jugement.

Par ailleurs, cela nécessite aussi que le thérapeute s’extraie de son propre vécu, qu’il ne le place pas en référence à celui du client :

« En mettant ses propres références de côté, le psychothérapeute se place dans l’optique de son client et tente de s’immerger dans son monde pour en comprendre l’expérience subjective. Brian Thorne nous y incite en soulignant : « Ce qui compte c’est la façon dont un individu donné perçoit la réalité ». » (Odier, 2012, p. 151)[8]

La CPI est donc un moyen d’accéder à la subjectivité du client, à sa vision du monde, ce qui, soit dit en passant, est un des objectifs du facilitateur stratégique.

La CPI provient chez Rogers du fait qu’il considère la personne dans sa globalité, dans la complexité. Geneviève Odier explique en effet que cette attitude du thérapeute, « cette vision des choses, qui envisage l’organisme dans son unité corps et esprit, indissociable, élimine aussi la dichotomie des attitudes jugées bonnes ou mauvaises » (Odier, 2012, p. 47). La personne réagit, dans une situation donnée, en fonction de ses possibilités, et jamais dans le but unique de faire le mal. Ainsi, Rogers « ne nie aucunement les attitudes négatives, violentes ou destructrices qu’un individu peut être amené à adopter en réponse aux événements qui se produisent, mais ne l’accuse jamais d’avoir une nature définitivement « mauvaise » » (Odier, 2012, p. 47). Je reviendrai sur ce point un peu plus tard dans cet article.

Un facilitateur qui ne juge pas

La capacité du facilitateur à accueillir sans jugement les différents points de vue des acteurs concernés par la problématique abordée est apparue, lors de mon travail doctoral, comme une caractéristique fondamentale de la facilitation. C’est un des points qui rend la comparaison entre le métier de facilitateur et celui de thérapeute, au sens où l’entendait Rogers, tout à fait intéressante.

Ainsi, j’en suis venue à établir que le facilitateur fait preuve de « considération positive inconditionnelle » vis-à-vis des acteurs qu’il rencontre, au sens défini ci-dessus.

Dans le domaine de la gestion du vivant, cette capacité semble primordiale. En effet, le facilitateur est chargé de recueillir et comprendre les visions de la situation de la part d’acteurs très différents, qui ont des métiers, origines, lieux de vie, perceptions du monde différents (agriculteurs, élus locaux, représentants de l’État ou d’associations locales, experts scientifiques, techniciens, pêcheurs, chasseurs, etc.). Il est donc nécessaire que le facilitateur puisse se mettre à l’écoute de toutes ces formes d’expertises, sans a priori, pour véritablement comprendre chaque personne et ses idées, de la façon la plus juste possible. Pour croiser les subjectivités, et ainsi aider les acteurs à toucher du doigt la complexité, ces subjectivités doivent être écoutées le plus justement possible.

Il n’est pas question pour le facilitateur de douter de ce que présente un acteur, de critiquer ou de rejeter une idée au prétexte qu’elle n’est pas adaptée au contexte, mais bien de comprendre l’acteur, et d’aider les autres acteurs à le comprendre aussi. Le facilitateur doit donc être prêt à tout entendre, sans nier ce qui pourrait lui sembler faux ou inentendable. Il écoute avec la même considération tous les acteurs qu’il rencontre, même s’il n’est pas d’accord avec eux, même s’il ne partage pas leur vision. Et bien entendu, il ne refuse pas de rencontrer un acteur parce qu’il penserait a priori que ses idées ne seraient pas recevables.

Quelle que soit la pensée exprimée, le facilitateur l’accueille, cherche à la comprendre. Il ne donne pas son avis sur les idées et vécus exprimés par les acteurs. Il ne dit pas à un acteur « vous avez raison / vous avez tort » ou « je suis d’accord avec vous / je ne suis pas d’accord avec vous ». Tout comme le thérapeute de l’ACP :

« Un thérapeute qui fait la remarque suivante : « Vous avez raison, je ne crois pas que cela soit une bonne idée », s’engage dans un dialogue au détriment d’une écoute subtile. […] Donner son avis ou interpréter revient à ne pas reconnaître au client la légitimité de ce qu’il expérimente. Il est plus bénéfique de le suivre dans son exploration, même dans sa confusion, sans essayer de le ramener à une réalité objective, qui de toute façon n’a aucun sens pour lui. […] Contrairement à ce qui est généralement admis, penser pour l’autre n’est pas du tout aidant. » (Odier, 2012, pp. 152-153).

Sans utiliser les mots de Rogers, Jacques Bec et ses co-auteurs, décrivent une « posture[9] » du facilitateur sein des organisations qui s’approche de la CPI : « Ni extrême proximité, ni distance trop considérable. Victor Ségalen, lors de ses séjours en Chine (1904 – 1914) en qualité de médecin de la Marine mais aussi d’ethnologue, analyse finement cette posture. Elle combine respect de la différence, du surprenant, du « divers »… mais aussi force d’empathie. Il nomme celui qui l’adopte : « exote » et il l’oppose en tout point au colonisateur qui juge toute situation avec ses seules normes et n’a qu’un projet : celui de les imposer à autrui. » (Bec et al., 2007, p. 213)

Mais pourquoi ne pas juger ? Est-ce uniquement par principe, par humanisme ? C’est plus que cela. La raison est triple.

La CPI permet tout d’abord de comprendre véritablement les acteurs, d’être au plus prêt de leur réalité. Cela est nécessaire pour accompagner les acteurs dans leur compréhension mutuelle, dans leur communication.

« J’aimerais vous proposer comme hypothèse à considérer, l’idée que la plus grande barrière qui s’oppose à une communication mutuelle interpersonnelle est notre tendance toute naturelle à juger, à évaluer, à approuver ou désapprouver les dires de l’autre personne ou de l’autre groupe. » (Rogers, 1968, p. 216)

La CPI est donc une aide au changement, car l’objectif du facilitateur est, entre autres, de faire émerger une nouvelle vision de la situation, à partir des visions de chacun des acteurs. Il lui est donc indispensable d’avoir bien compris les visions des acteurs.

Enfin, la CPI aide à instaurer la confiance entre le facilitateur et les acteurs : « Ces distorsions défensives [« mensonges, hypocrisies qui caractérisent presque tout échec de communication »] cessent d’elles-mêmes avec une étonnante rapidité, lorsque les gens se rendent compte que le seul but de l’interlocuteur est de comprendre, non de juger » (Rogers, 1968, p. 221).

Le facilitateur n’est pas neutre dans le processus

Si nous avons vu que le facilitateur est un acteur neutre dans le sens où il ne prend pas parti pour un acteur plutôt qu’un autre, pour une idée plutôt qu’une autre, et qu’il ne juge ni les acteurs ni leurs idées, il y a un autre point qu’il faut aborder. En effet, la « neutralité » renvoie aussi à l’idée d’une absence d’impact, d’une « non-influence » totale. Cela fait que les choses ne sont pas si simples.

Au sujet de l’Approche Centrée sur la Personne (ACP), Geneviève Odier écrit que la méthode développée par Carl Rogers « comporte aussi un aspect paradoxal. Car comment, dans une demande d’aide, concilier accompagner sans diriger ? Comment ne pas avoir de projet pour son client quand on espère que sa situation s’améliore ? Comment prétendre ne pas provoquer le changement alors que l’on constate qu’il se produit ? […] Comment faciliter la prise d’autonomie alors qu’une certaine dépendance peut s’installer presque inévitablement en début de relation ? Cette approche ne peut assurément pas être comprise sans l’acceptation de la coexistence de ces paradoxes qui lui donnent un aspect vivant et créatif, et qui en souligne la complexité. » (Odier, 2012, p. 39)

De ce point de vue, le facilitateur, tout comme le thérapeute de l’ACP, n’est pas neutre. Son intervention a (et même vise) des répercussions en termes de gestion du vivant. Son premier objectif est d’accompagner un changement. Si aider au changement est son ambition, le facilitateur ne peut pas se dire neutre dans le processus. D’ailleurs, à ce sujet, il est important de rappeler que dans son contrat, le facilitateur s’engage à une obligation de moyens (non de résultats, car ceux-ci sont trop étroitement liés, et c’est le but recherché, aux acteurs eux-mêmes et à la situation). Le facilitateur a donc une influence sur le système dans lequel il intervient, à commencer par la mise en évidence de ce système lui-même. Il accompagne les acteurs dans une réflexion, un changement de vision puis un changement de gestion, dans la compréhension du système d’action dans lequel ils se trouvent. Parfois même, il soumet des hypothèses aux acteurs.

Et c’est même plus que cela. Si le changement ne se fait pas, pour une raison ou une autre, si la « dynamique ne prend pas », cela génère une forme de frustration chez le facilitateur, et peut le renvoyer à des questionnements profonds sur l’utilité de son intervention. De plus, dans le contrat d’intervention, le facilitateur engage sa responsabilité (qu’il rappelle à chaque acteur rencontré) dans le respect de règles de déontologie (en particulier celle de la confidentialité des propos recueillis).

D’un point de vue très concret, sa présence et son intervention ont des impacts sur la situation. Du fait des trois points suivants : il « impose » une méthode et recadre le processus si besoin ;  il est rattaché à une structure ; la facilitation a un coût, à commencer par celui de la rémunération du facilitateur.

Le facilitateur « impose » une méthode et recadre le processus si nécessaire

La méthode de facilitation est construite par l’équipe de facilitation. Elle est ensuite proposée au commanditaire, et une fois validée, elle s’ « imposera » aux acteurs qui souhaitent y prendre part. Les « règles du jeu » sont donc apportées par le facilitateur.

Par exemple, dans le cadre des méthodes patrimoniales, lors des entretiens d’audit, si la grille IDPA est avant tout un outil au service de la réflexion, le facilitateur doit tout de même s’assurer que l’acteur ne s’en écarte pas trop, et que toutes les questions ont été posées.

Autre exemple, le facilitateur doit veiller, lors des réunions de groupe, à ce que les temps de parole des acteurs soient respectés et égaux. Si un acteur dépasse son temps de parole, le facilitateur ne doit pas hésiter à rappeler les règles (par exemple 6 minutes de parole par acteur lors des séminaires de rencontre active). À l’inverse, si un acteur fait preuve de timidité et arrête rapidement de parler dans son temps de parole, le facilitateur lui rappelle qu’il lui reste du temps et l’invite à s’exprimer sur les points en cours. Il est important que les acteurs n’aient pas le sentiment d’être injustement traités, que certains seraient plus écoutés que d’autres (on en revient à l’impartialité). Cette position de « gardien du temps » n’est pas toujours facile à tenir, surtout dans des situations où les gens prennent le sujet très à cœur et ressentent un fort besoin de s’exprimer. Le facilitateur ne doit pas « couper sèchement » l’acteur quand son temps de parole est dépassé, mais pas non plus permettre une injustice dans l’expression. Avec l’équipe d’intervention, nous avons vécu cela fortement lors des séminaires de rencontre active menés en Martinique. Nous avons réalisé à quel point il était important pour les acteurs que chacun soit « traité de la même façon », qu’il soit agriculteur, pêcheur, représentant de l’État, élu, etc. Dans le cas de réunions où il n’y a pas de temps de parole déterminés (une réunion de restitution par exemple), le facilitateur veille aussi à ce que tous les acteurs puissent s’exprimer, s’ils le souhaitent. Il veille aussi à ce que les temps d’expressions soient équivalents.

Enfin, recadrer le processus, c’est aussi, si nécessaire, en rappeler les objectifs, et rappeler les atouts du projet. Cela peut être nécessaire dans des moments de doute vécus par les acteurs, voire de remise en question de la démarche elle-même (par exemple : « N’est-ce pas perdu d’avance, vues les contraintes extérieurs qui pèsent sur nous ? »). Par là aussi, le facilitateur a une influence sur le processus. Mais il ne s’agit pas de « motiver » les acteurs, comme des fans motivent une équipe sportive. Il s’agit de redire les objectifs et les avancées du projet, pour voir si les acteurs ont envie ou non de continuer le processus.

Le facilitateur est nécessairement rattaché à une structure

Deuxième point concret de « non-neutralité » du facilitateur : son rattachement, nécessairement, à une structure.

Qu’il soit « indépendant » (donc rattaché à sa propre entreprise ou à un cabinet privé), et il risque d’être considéré comme un consultant qui « fait des affaires », sans réelle préoccupation pour les acteurs des territoires. À lui de montrer aux acteurs que cela n’est pas vrai.

Qu’il soit rattaché à une association ou à un organisme public, et il risque d’avoir à porter la responsabilité de ce que représente cette structure aux yeux des acteurs. C’est par exemple ce qui nous est arrivé lors de la réunion de présentation, en Guadeloupe, de la démarche patrimoniale alors en cours en Martinique. L’idée était en effet de proposer une démarche d’audit patrimonial aux acteurs guadeloupéens, tout comme cela avait été fait en Martinique. Un acteur a montré un scepticisme important vis-à-vis de l’équipe, constituée en partie de facilitateurs d’AgroParisTech, estimant que les ingénieurs agronomes étaient responsables des pollutions par les pesticides, puisqu’ils avaient cherché à développer leur utilisation dès les années 50. L’acteur vivait comme un « retournement de veste » déplacé le fait que la structure « AgroParisTech » propose un accompagnement pour une prise en charge des problèmes liés à la chlordécone, alors qu’il estimait qu’elle en est était en partie responsable.

Bien sûr, les facilitateurs présents à cette réunion n’avaient jamais travaillé à développer l’usage des pesticides, encore moins en Guadeloupe. Mais c’est une réaction tout à fait intéressante qui est présentée ici, et qui traduit le fait que même sans le vouloir, et sans avoir agi d’aucune manière, le facilitateur n’arrive pas « vierge » dans une situation d’intervention. Son apparence physique, ses habits, son comportement, mais aussi son « étiquette », c’est-à-dire la façon dont il se présente et la structure dans laquelle il travaille, génèrent des réactions chez les acteurs, et donc influencent le processus de facilitation.

Le déroulement du processus a un coût, à commencer par la rémunération du facilitateur

Enfin, dernier point de « non-neutralité » : le coût de l’intervention de facilitation. Celui-ci comprend les frais de mission du facilitateur (frais de transport, d’hébergement, de restauration), et sa rémunération (qui constitue donc la majeure partie des financements alloués à l’intervention).

Si les faits montrent que les facilitateurs[10] acceptent quelques fois d’en faire un peu plus que ce qui était prévu au contrat, soit parce que certaines tâches n’avaient pas pu être anticipées, soit par conscience professionnelle (« Le commanditaire n’a pas les moyens de rémunérer autant de jours travaillés, mais il est important de les assurer pour que le processus se déroule convenablement »), il faut être réaliste : mener un processus de facilitation est une activité qui demande un investissement important en temps et en énergie, qui ne peut se faire dans le temps libre d’une autre activité professionnelle. Être facilitateur est un métier, et ne peut donc être une activité bénévole. Rien que sur ce point, le déroulement du processus de facilitation n’est donc pas neutre, car d’une part le facilitateur va chercher à initier et déployer des processus de facilitation pour générer son activité, et d’autre part parce qu’une intervention exige du commanditaire de dégager des financements.

Sur le premier point, il est important de préciser que malgré son besoin professionnel de « trouver des missions », le facilitateur se rend vite compte qu’il est dangereux, et contraire à ses principes, de chercher à « forcer » une intervention. Que le commanditaire ne soit pas prêt à assumer la responsabilité d’une telle intervention et celle-ci risque de faire plus de mal que de bien dans les relations entre acteurs. Que la situation puisse être résolue de façon non complexe, par une simple innovation technique par exemple, et les acteurs jugeront, à raison, que l’intervention de facilitation (coûteuse en temps, en énergie et en mobilisation des acteurs) est inappropriée, au détriment de la crédibilité du facilitateur. C’est pour cette raison que la phase préliminaire de définition du besoin, qui se fait avec le commanditaire au début du processus, est capitale.

Au sujet du coût de l’intervention, il peut arriver que des acteurs aillent jusqu’à remettre en question le processus lui-même. Par exemple, le jour de la restitution de l’audit patrimonial Amédite, un acteur a exprimé son mécontentement au sujet du coût de la mission, estimant que les 45.000 euros nécessaires à sa réalisation auraient pu être utilisés pour développer le réseau d’itinéraires équestres. Ce genre de remarques est un signal fort pour le facilitateur, qui doit en tenir compte, sans pour autant remettre en question le travail qui a été fait. Dans ce cas précis, l’acteur en question avait consacré 3h30 de son temps à son entretien confidentiel, et s’était donné la peine de venir à la réunion de restitution. Nous pouvons donc penser qu’il a trouvé de l’intérêt dans la démarche, et avait des choses à y exprimer, étant donné le temps important qu’il y a consacré. Pourquoi alors tout remettre en question lors de la séance plénière de la restitution ? Il est possible, mais cela reste à ce jour une hypothèse, que cet acteur avait, pour une raison ou une autre, certaines réticences au changement, ou des craintes qui avaient besoin d’être apaisées (« si le processus continue, qu’est-ce que cela va changer pour moi ? Éventuellement, qu’est-ce que cela va me demander ? »). Suite à cette intervention, le commanditaire a pris la parole et apaisé les esprits, en expliquant que ces financements, extérieurs au fonctionnement de l’association Amédite (l’audit patrimonial avait été financé par le Fonds Éperon), n’auraient de toute façon pas été attribués pour le développement d’itinéraires équestres. Il est intéressant, par ailleurs, de noter dans cet exemple l’importance du rôle du commanditaire dans la confiance qui s’établit entre les acteurs, facilitateur compris.

Du fait des différents points que je viens de décrire, il serait donc faux de dire que le facilitateur n’a d’influence ni sur la situation dans laquelle il intervient, ni sur le processus de facilitation lui-même. Pire encore ! Nous allons voir maintenant que le facilitateur a des convictions, une profonde volonté que les choses changent en positif.

Les convictions du facilitateur font de lui un acteur « engagé »

Comme l’écrit Patrick d’Aquino (2002b)[11], « la science du développement, ni libre entreprise ni action neutre, doit être précise sur ses desseins, être claire sur ses biais et ses hypothèses préalables ». Malgré le non jugement dont fait preuve le facilitateur, malgré son objectif d’ « accompagnement » et non d’ « expertise apportant des solutions », il était indispensable d’interroger les convictions du facilitateur. Qu’est-ce qui guide son action ? Dans quelle mesure répond-elle à des présupposés, d’ordre politique ou philosophique ?

Mon travail doctoral m’a permis de prendre du recul sur le rôle du facilitateur, et de réaliser que malgré l’envie de ne pas « faire pour », mais d’ « aider à faire » et, bien sûr, de ne pas être un militant politique, il faut être réaliste : le facilitateur a et véhicule des convictions au sujet de la gestion du vivant et des relations entre acteurs.

Au sujet de la facilitation au sein des organisations, j’ai pu lire :

« La facilitation sera inéluctablement confrontée à des questionnements quant aux conséquences sociales, culturelles et identitaires… mais aussi aux orientations auxquelles elle aura pris part de facto. Face à ces questions d’éthique, la facilitation aura […] besoin de références fortes. Elles lui seront nécessaires pour anticiper et éviter de n’être qu’une version modernisée de l’ingénieur des méthodes des univers néo-tayloriens. » (Bec et al., 2007, p. 213)

Les auteurs présentent ensuite différents cadres d’analyse pour ancrer cette éthique de la facilitation. C’est le travail que je fais aussi dans ma thèse : être clair et lucide sur les convictions du facilitateur, ses croyances dans l’intervention, parce que comme nous l’avons vu,  la « neutralité » du facilitateur n’est en réalité que partielle. Allons donc au bout du raisonnement. Je vous présente ainsi, ci-dessous, les convictions du facilitateur qui m’ont semblé fondamentales.

Ajoutons un point avant cela : j’irai plus loin qu’affirmer les convictions du facilitateur. Je pense en effet que celui-ci va chercher, au cours de ses missions, à les faire partager avec les acteurs qu’il accompagne, estimant cela nécessaire au changement. Mais c’est davantage une proposition de travail qu’un « imposé ». Si les acteurs n’y trouvent pas d’intérêt, personne ne les y forcera. Il est important que leur engagement se fasse dans la liberté.

On ne résout que de façon complexe et multi-acteurs des problèmes complexes et multi-acteurs

La facilitation stratégique accompagne des acteurs confrontés à des problèmes complexes et multi-acteurs de gestion du vivant. La première conviction du facilitateur porte sur la façon de résoudre ces problèmes particuliers. Elle consiste à croire que des problèmes de cette nature ne peuvent être résolus qu’en déployant des moyens à leur mesure. Autrement dit, on ne peut résoudre seul, et / ou de façon simple, des problèmes complexes et multi-acteurs.

Faire prendre conscience de cette complexité aux acteurs est donc un point essentiel de la facilitation. Cela n’est pas toujours aisé, et peut prendre du temps, parce que par définition, la complexité ne peut être appréhendée dans son entièreté. Dominique Génelot écrit qu’ « une réalité complexe reste toujours inachevée et incomplète. On ne peut jamais prétendre la comprendre ou la maîtriser entièrement ou définitivement » (Génelot, 1992)[12].

Mais si, par définition, on ne peut connaître entièrement et maîtriser la complexité, on peut la toucher du doigt et apprendre à gérer avec elle. Même si l’ « on n’arrivera jamais à comprendre [l’] organisation [d’un système complexe] dans tous ses détails, à prévoir toutes ses réactions et ses comportements », « on peut [en] avoir une perception globale […], on peut le nommer et le qualifier » (Génelot, 1992).

Le facilitateur est convaincu qu’en croisant les différentes subjectivités des acteurs, il est possible de tendre vers une forme d’objectivité, une vision partagée permettant aux acteurs d’amorcer le passage à l’action à partir d’une même base.

Ceci étant dit, il sait qu’il est ardu de résoudre des problèmes complexes. La complexité des situations va de pair avec un certain mystère des fonctionnements du changement. Parfois, les choses donnent l’impression d’être bloquées, le facilitateur a le sentiment d’être dans un moment de brouillard, que la situation, pas très claire, s’envase, s’embrume. Mais l’expérience montre que ces moments de flottements sont des moments créateurs, qu’il en ressort de nouvelles idées, de nouvelles connexions. Comme si ces moments de pauses étaient nécessaires à une avancée ultérieure. Le facilitateur doit apprendre à ne pas avoir peur de ces moments de « brouillard ». Il doit avoir confiance dans le processus et dans les acteurs.

À ce sujet, Gilles Barouch écrit que « l’incertitude, l’à-peu-près qui sont vécus douloureusement par le chercheur sont pour le consultant [dans notre cas, le « facilitateur »] des opportunités qu’il utilise comme levier de changement » (Barouch, 1989, p. 218). Edgar Morin l’écrit en d’autres termes. Il avance que la « pensée complexe », si elle n’apporte pas directement les réponses aux problèmes complexes, est nécessaire. Il faut lui faire confiance :

« La pensée simple résout les problèmes simples sans problèmes de pensée. La pensée complexe ne résout pas d’elle-même les problèmes, mais elle constitue une aide stratégique qui peut les résoudre. Elle nous dit « Aide-toi, la pensée complexe t’aidera » » (Morin, 2005, p. 111)[13].

Par ailleurs, affirmer que l’ « on ne peut résoudre des problèmes complexes et multi-acteurs que de façon complexe et mutli-acteurs » signifie qu’il faille admette, parfois, qu’un changement profond soit nécessaire. Le facilitateur, convaincu de cela, propose aux acteurs de le croire aussi. « Les mêmes causes entraînant les mêmes effets », face à des situations nouvelles d’une autre dimension, il est nécessaire de changer le système dans lequel on évolue, de ne pas faire « toujours plus de la même chose ». Pour trouver des réponses d’un autre ordre, un ordre complexe, il faut innover dans le type de réponses apportées, donc dans le fonctionnement même du système. On ne peut attendre d’un fonctionnement « simple » qu’il apporte, sans changement, des réponses complexes.

Face au complexe, développer des relations et coopérations nouvelles ; ce que l’approche patrimoniale appelle le « commun »

Les relations humaines sont au cœur des démarches de facilitation. À l’ère des dispositifs très « déshumanisés » (toute puissance des sciences et techniques, de la norme, de la loi, du marché économique), il y a l’idée de recréer du lien entre acteurs, mais un lien qui ne soit pas uniquement normatif ou marchand. Le facilitateur croit que le développement de relations humaines gratuites, coopératives et « gagnantes-gagnantes », est nécessaire à la prise en charge de ces réalités du vivant circulantes et non-appropriables. Il cherche donc à réunir les acteurs, physiquement (réunions) et dans leurs idées. Il met en évidence le partagé et le partageable. Il se place en vecteur de la rencontre des acteurs.

Les facilitateurs œuvrant au sein des organisations l’expriment en disant que l’un des objectifs du facilitateur est sa volonté de voir se développer, dans les organisations, davantage de « coopération », davantage de « projets co-construits », et des « visions partagées » lors des différentes réunions[14].

Pour un facilitateur qui intervient en suivant l’approche patrimoniale, cette « coopération » ne peut se développer dans le seul système individualo-collectif qui domine en France. Il pense qu’à côté des modes de gestion individuels et collectifs, il est nécessaire, pour prendre en charge ces problèmes complexes et multi-acteurs, de développer des modes de gestion « en commun » (Ollagnon, 1998)[15].

Derrière cette affirmation se cache la conviction profonde qu’il existe une possibilité, pour gérer le vivant, de sortir de la logique binaire suivante : résoudre les crises du vivant mais mettre à mal la liberté des hommes (autrement dit, on ne gèrera le vivant de façon durable qu’en diminuant les marges de manœuvre et de liberté des hommes, c’est-à-dire en diminuant la pression anthropique) ou préserver la démocratie et la liberté humaines mais voir le vivant se dégrader inexorablement. Et le « commun » permet cela.

C’est ce qu’expliquent Hervé Brédif et Didier Christin (2009) dans leur analyse de la prise en charge des « biens communs ». Partant du postulat que la crise écologique « pose la question de l’agir ensemble », ils montrent qu’il existe deux types de « biens communs » : d’une part les biens communs physiques, appelés « commun substantiel », défini comme « ce qui sert, qui appartient ou qui s’applique à deux ou plusieurs personnes » ; d’autre part le « commun normatif » défini comme « ce qui se fait ensemble, à plusieurs ».

Ils montrent alors que dans les deux cas, les solutions jusque-là proposées sont insatisfaisantes du point de vue démocratique.

Dans le premier cas (« commun substantiel »), deux approches sont envisageables : privatiser, ou au contraire mettre fin à l’appropriation des biens communs. L’appropriation des biens communs[16] conduit par définition à leur disparition[17]. Elle anéantit la liberté et l’égalité d’accès à ces ressources, ce qui pose des questions démocratiques (droit fondamental d’accès à l’eau, par exemple). À l’inverse, mettre fin à l’appropriation des biens communs pose inévitablement la question de leur gestion, et puisqu’ « il ne suffit pas de leur accorder un statut de bien commun pour qu’il en découle automatiquement une gestion adaptée et efficiente », celle-ci est confiée « aux bons soins d’organismes publics », si bien que finalement « le risque est grand d’une ingérence généralisée de la part de ces organismes publics dans l’intimité de la vie de chacun, de chaque institution, de chaque entreprise, de chaque territoire, au nom d’un « intérêt général supérieur » ou encore d’un « impératif écologique » qui devrait s’imposer à tous. » (Brédif et Christin, 2009)[18]

Donc là encore, la démocratie est remise en question puisque l’homme risque de perdre sa liberté d’action.

Dans le second cas (« commun normatif »), ces auteurs montrent que les réponses principalement proposées actuellement, parce qu’elles consistent à imposer un certain nombre de règles et de restrictions de consommation et d’utilisation (règles locales, nationales ou mondiales, ou incitations doublées d’une menace de sanction) mènent inévitablement à une réduction des libertés humaines, venant mettre en danger la démocratie :

« Au nom de l’impératif écologique, de nombreux auteurs, de même que de nombreux processus intergouvernementaux préconisent-ils autre chose, en réalité, qu’une restriction progressive des marges de manœuvre et de liberté de chacun ? Bien qu’utile et sans doute pour une part nécessaire, cette approche dominante par prescription et par restriction (qu’elle vienne de lois nationales ou internationales ou de normes sociales produites et imposées au niveau des communautés locales) ne s’avère-t-elle pas, à partir d’un certain seuil, dangereuse pour la démocratie ? » (Brédif et Christin, 2009)

Et au-delà de cette menace pour la démocratie, ces auteurs questionnent l’efficacité de ces mesures : « peut-être faut-il encore plus redouter que le déploiement [de cette approche] ne suffise pas à enrayer la dégradation du vivant planétaire, la seule lutte contre les impacts négatifs de l’agir humain ne permettant pas d’infléchir sérieusement le phénomène » (Brédif et Christin, 2009).

Afin de sortir de ce dilemme (résoudre la crise ou préserver la démocratie), ils proposent de sortir de la pensée qui consiste à « supprimer la propriété privée ou pousser sa logique jusqu’au bout » grâce à une nouvelle conception du « commun ». Celle-ci repose sur le constat que les réalités du vivant sont « transappropriatives », et qu’aux règles normatives doivent être ajoutés des engagements « volontaires et motivés ». Le mode de gestion « en commun » est ainsi « distinct de l’action individuelle ou de l’action collective dans la mesure où il s’applique à des dimensions transappropriatives ». La recherche du commun se fait alors au cas par cas, différemment dans chacune des situations. La gestion « commune » est « mise en œuvre selon des modalités variées, changeantes, selon les pays, les époques, les hommes et les problématiques en jeu », mais pour exister, elle se doit de respecter quatre exigences :

– « gérer explicitement des réalités transappropriatives » ;

– « se doter de règles et de normes » ;

– « permettre à chacun d’exercer sa volonté et son envie d’assumer ou non ses relations d’appartenance et de dépendance » ;

– « agir dans le respect des modes d’appropriation public et privé ».

Les acteurs sont capables de trouver des solutions, dans un contexte où il faut agir

Le facilitateur est convaincu que dans les situations problématiques rencontrées par les acteurs, il est possible de trouver des solutions, que celles-ci peuvent et doivent être trouvées et développées par les acteurs eux-mêmes, et enfin qu’il est indispensable de s’atteler aux questions de gestion du vivant.

Dans une situation problématique, il est toujours possible de trouver des solutions

Le facilitateur pourrait dire que « tout problème a une solution ». Bien sûr, pas toujours une solution « parfaite », une solution « optimale » pour tous les acteurs, puisque bien souvent, les intérêts et besoins des acteurs sont différents, voire contradictoires. Mais le facilitateur est convaincu que pour chaque cas, il est possible d’aller vers une situation plus acceptable, plus souhaitable que la situation d’origine. Autrement dit, que dans une situation problématique, il y a forcément des choses que l’on puisse faire, préférables à « ne rien faire ».

Par ailleurs, la croyance en l’existence de jeux à somme positive est importante pour le facilitateur. Cela signifie qu’il existe des situations telles que « tout le monde y gagne », et qu’elles méritent d’être recherchée. Le facilitateur lutte contre l’idée que tout se résume à « ce que je gagne, tu le perds forcément, et inversement ».

Il en résulte que le facilitateur cultive une attitude positive. Sans pour autant être niais ou simpliste, il est convaincu qu’il vaut toujours mieux voir le verre à moitié plein, mettre en évidence les atouts et les points forts des acteurs et de leurs idées, plutôt que de se focaliser sur les conflits et ce qui fait défaut. Il amène les acteurs à voir et dire les choses de façon positive, à préférer, par exemple, considérer toute crise comme une opportunité de changement. Il refuse la fatalité, pense que des solutions peuvent toujours être trouvées, malgré les difficultés vécues par les acteurs, malgré les rudesses du système global dans lequel ils ont parfois le sentiment de se trouver (contraintes européennes, contraintes économiques ou réglementaires).

Derrière cela se cache l’idée que le désir mobilise plus durablement que la peur, qu’aider des acteurs à développer des actions qui répondent à un besoin, une envie, un souhait de leur part, qui ont du sens pour eux aussi bien personnellement que professionnellement, est préférable et plus durable que la menace ou la contrainte. Il cherche le commun dans ce qui est dit par les acteurs. Il est positif dans ses formulations, pour susciter l’envie et l’enthousiasme plutôt que la culpabilité et la résignation.

Faire confiance aux acteurs dans la recherche de solutions

Le facilitateur stratégique fait confiance aux acteurs. Selon lui, il est préférable de créer les conditions qui permettront aux acteurs de trouver leurs solutions, plutôt que de leur fournir des solutions « toutes faites ». Dans des situations telles que celles des quatre missions que je présente dans ma thèse, apporter des solutions de l’extérieur, préétablies, que l’on cherche à « plaquer » dans le territoire et la situation donnée, ne fonctionne pas. C’est la difficulté rencontrée si souvent dans l’articulation entre le global et le local : comment appliquer localement, dans des contextes si différents et particuliers, qui présentent des particularités politiques, géographiques, climatiques et historiques différentes, des orientations générales décrétées à un niveau global ?

Le facilitateur croit en la rencontre du local et du global, ce qui nécessite de croire en la capacité des acteurs à se rencontrer et à générer ensemble des solutions innovantes et adaptées. J’insiste donc sur l’importance d’écouter les acteurs. La connaissance de la situation, des enjeux, des phénomènes et des problèmes, provient de l’écoute des acteurs et non de l’expertise du facilitateur.

Edgar Morin résume ainsi les différents « principes » qui fondent sa confiance en la capacité des hommes à développer des modes de gestion appropriés :

« Nous disposons de principes d’espérance dans la désespérance : Le premier est un principe vital : de même que tout ce qui vit s’autorégénère dans une tension incoercible vers son futur, de même tout ce qui est humain régénère l’espérance en régénérant son vivre ; […] le vivre fait l’espérance qui fait vivre. Le second est le principe de l’inconcevable : toutes les grandes transformations ou créations ont été impensables avant qu’elles ne soient produites. Le troisième est le principe de l’improbable : tout ce qui est advenu d’heureux dans l’histoire a toujours été a priori improbable. Le quatrième est le principe de la taupe, qui creuse ses galeries souterraines et transforme le sous-sol avant que la surface en soit affectée. Le cinquième est le principe du sauvetage par la prise de conscience du danger. Selon la parole d’Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Le sixième est un principe anthropologique : nous savons qu’Homo sapiens n’a jusqu’à présent utilisé qu’une toute petite partie des possibilités de son esprit / cerveau. Nous sommes donc loin d’avoir épuisé les possibilités intellectuelles, affectives, culturelles, civilisationnelles, sociales et politiques qui sont celles de l’humanité. » (Morin, 2010, pp. 242-243)[19]

Ceci étant dit, un changement de gestion du vivant ne se met pas en œuvre spontanément. Au cours des missions que je présente dans ma thèse, les acteurs avaient besoin d’un accompagnement. Les choses ne se résolvaient pas d’elles-mêmes du simple fait de l’existence de ces potentialités. Des conditions particulières devaient être mises en œuvre pour que ces dernières se déploient.

S’atteler aux problèmes de gestion du vivant

Cela nous amène au point suivant : les problèmes de gestion du vivant méritent qu’on s’y attèle. Il n’est en effet pas souhaitable d’attendre en espérant que les choses s’améliorent d’elles-mêmes. Le facilitateur n’est pas partisan de leitmotivs du type « la nature s’en sortira toujours », ou « on trouvera bien le moyen d’aller vivre sur une autre planète ».

Bien que pas directement acteur de la gestion du vivant, le facilitateur s’ « engage » professionnellement pour que celle-ci soit adaptée et permette aux acteurs des territoires de vivre bien, de développer leurs activités, dans la pérennité et l’équilibre avec le reste du vivant. S’il n’agit pas directement, il agit pour que les autres puissent agir. Il rejoint ainsi Michel Serres (2012)[20] lorsque celui-ci pose la question rhétorique suivante : peut-on continuer à faire de la politique déconnectée du vivant ?

La facilitation, entre constructivisme et réalisme / positivisme

Le facilitateur intervient dans une approche systémique, convaincu qu’elle permet d’appréhender, autant que faire se peut, la complexité du vivant. Il croit aussi qu’en changeant leur regard sur le monde, les acteurs commencent déjà à le changer.

Relativement à ces deux points, je me suis demandé si l’on pouvait considérer le facilitateur comme résolument constructiviste.

En effet, le constructivisme consiste à penser que « l’information sur la réalité ne préexiste pas à l’acte d’observer : elle est générée par la rencontre d’un sujet et d’un objet de connaissance » (Barouch, 1989, p. 179).

À l’inverse se trouvent le réalisme et le positivisme, qui présentent entre eux des similitudes. Le réalisme, tel que défini par le Petit Robert 2014, est une « théorie qui pose que l’être, le réel est indépendant de la connaissance d’un sujet ». Ainsi, « les « réalistes » […] considèrent que les « systèmes » observés sont constitutifs de l’objet lui-même » (Barouch, 1989, p. 179). Autrement dit, qu’il existe une réalité absolue, indépendante des Hommes et de la façon dont ils l’observent. Le dictionnaire historique de la langue française explique qu’il s’agit de la « position selon laquelle la réalité du monde extérieur existe indépendamment de nos efforts pour le connaître » (Rey, 1992)[21]. Le positivisme est, selon le Petit Robert 2014, la « doctrine qui se réclame de la seule connaissance des faits, de l’expérience scientifique ». Autrement dit, les « positivistes » croient que seules les méthodes scientifiques permettent d’accéder au réel.

Dès lors, peut-on affirmer que le facilitateur est constructiviste ? C’est en effet l’approche qui semble la plus adaptée à sa façon de travailler. Cependant, je suis plutôt de l’avis de placer le facilitateur à la croisée du constructivisme et du réalisme / positivisme, tel que Gilles Barouch (1989) le fait au sujet de l’intervenant dont il parle. Nous pensons en effet que si, « sur le papier », le facilitateur se défend plutôt d’être constructiviste, dans les faits, « le choix de ne pas trancher cette question a des conséquences pragmatiques non négligeables », et peut servir l’intervention. Précisons.

Le facilitateur est « constructiviste sur le papier » car il accorde une importance toute particulière aux perceptions des acteurs dans le changement de gestion du vivant. Je présente longuement, dans ma thèse, le travail du facilitateur consistant à recueillir les différentes visions des acteurs, dépendantes de leur métier, de leurs habitudes, de leurs contraintes, de leurs désirs respectifs. Comme le dit Gilles Barouch, « tout se passe comme s’il n’y avait pas LA réalité, mais des réalités, celle de l’ingénieur, celle de l’écologue, de l’élu local, etc. » (Barouch, 1989, p. 180). En conséquence, l’objectif de la facilitation n’est pas de connaître LA réalité, mais de faire se croiser les différentes réalités vécues par les acteurs, toutes aussi légitimes les unes que les autres, dans une vision certes commune, mais qui n’a pas la prétention de détenir LA vérité. Ce positionnement est important car « il donne aux acteurs (et à l’analyste qui se penche sur le jeu des acteurs) des marges de liberté supplémentaires puisqu’il ne préjuge pas a priori de ce qu’est la réalité » (Barouch, 1989, p. 180).

Mais d’un autre côté, il faut le reconnaître, dans les faits, il y a une part de réalisme dans l’intervention du facilitateur. Si « le phénomène n’est pas le problème », nous ne pouvons nier que ces phénomènes existent en soi, que l’eau, telle espèce ou tel milieu naturel ont des caractéristiques, des fonctionnements qui leur sont propres, indépendamment de la façon dont les acteurs les observent ou les considèrent. Par ailleurs, comme le dit très bien Gilles Barouch : « beaucoup d’acteurs adhèrent, au moins de façon implicite, à l’idée selon laquelle il existe une réalité unique, identique pour tous et donc objectivable : en pratique, le clan des « réalistes » l’emporte largement sur celui des relativistes » (Barouch, 1989, p. 180). Il ne s’agit pas pour le facilitateur d’aller « contre » ces acteurs, mais au contraire de les inclure dans le processus de construction d’une vision partagée, issue des subjectivités de chacun. Donc si cette réalité (objective, indépendante de l’observateur) n’existe pas en soi, elle existe au moins dans les yeux de certains des acteurs. Le facilitateur ne peut donc pas la nier. Cela amène à un dernier argument, à savoir que les acteurs et le facilitateur ont besoin de l’idée qu’il existe une réalité partageable, objectivable, disons une même façon de percevoir la réalité, socle commun nécessaire à la décision et à l’action communes. Comment s’entendre si l’on est persuadé que jamais on ne pourra partager une même vision de la situation ? Je rappelle que l’un des objectifs du facilitateur est d’accompagner les acteurs dans la construction d’une connaissance commune, d’une vision commune de la situation. Bien sûr, cette vision est « construite », et tient compte aussi bien de « réalités objectivables » émises par le monde scientifique que des perceptions, des vécus des acteurs. Mais elle cherche une forme d’objectivité. Elle cherche à se rapprocher d’une réalité indépendante des visions personnelles de chacun des acteurs. De plus, le facilitateur ne peut nier que la science produit des données utiles à la gestion du vivant (relevés des qualités physico-chimiques de l’eau, taux de contamination de terres agricoles, etc.).

Ainsi, le positionnement du facilitateur, entre constructivisme et réalisme / positivisme, lui confère « une gamme plus large de solutions [qui peuvent] naître du choix offert d’intervenir directement sur la réalité-perçue-comme-un-en-soi ou sur les langages et les cadres de référence, qui produisent cette réalité » (Barouch, 1989, pp. 180-181). Il est en effet important, dans l’action, que les acteurs sentent que les choses bougent, que leurs actions ont effectivement des retombées sur la situation. Et ce, que ces changements soient objectivables (position réaliste ; mise en place de critères de mesure ; évaluations scientifiques, etc.) ou de l’ordre de leur propre perception et subjectivité (« je vis mieux la situation depuis que je la perçois différemment »).

Derrière chacun des actes et des paroles des acteurs se cachent des besoins, toujours positifs

Le facilitateur écoute chaque acteur avec la même attention, considère chaque point de vue comme étant légitime, et se garde de porter un jugement sur ce que les acteurs présentent. Cela résulte de sa façon de considérer l’Homme et sa place dans la gestion du vivant. La facilitation stratégique de la gestion du vivant est « humaniste », tout comme l’approche thérapeutique de Carl Rogers. Elle repose ainsi sur trois convictions :

– les acteurs se comportent de façon « rationnelle » (c’est-à-dire en suivant une rationalité, celle-ci pouvant néanmoins être différente d’une personne à une autre) ;

– la nature humaine est profondément bonne ;

– les acteurs cherchent à satisfaire leurs besoins, toujours positifs, et les comportements jugés « négatifs » résultent en fait de l’insatisfaction de ces besoins.

Les actes et les paroles des acteurs entrent dans le cadre d’une « rationalité »

Derrière chacune des paroles et chacun des actes des acteurs se trouve une « rationalité », c’est-à-dire une explication, une justification rationnelle, compréhensible pour peu que l’on se donne la peine de l’écouter vraiment. Ainsi, il est possible, en recueillant les vécus et les points de vue des acteurs, de comprendre comment fonctionne le système qu’ils forment. C’est ce qui permet de mettre en évidence « ce qui ne fonctionne pas », c’est-à-dire comment se forment et s’entretiennent (voire s’aggravent) les problèmes de gestion du vivant auxquels les acteurs sont confrontés. C’est aussi ce qui permet de mettre en évidence « ce qui fonctionne », c’est-à-dire les atouts et les potentiels à développer pour résoudre ces problèmes. Nous pourrions le dire dans ces termes :

« Pour [comprendre pourquoi « quelque chose ne va pas »], il est parfois nécessaire d’employer des modèles mathématiques complexes utilisant un grand nombre de données. Mais tel est rarement le cas. Le plus souvent, l’essentiel est d’avoir une compréhension claire des raisons profondes qui poussent les gens à agir comme ils le font. Comme le démontre Michel Crozier, des comportements qui, à première vue, paraissent irrationnels obéissent en fait à une rationalité non immédiatement apparente ; tout le problème […] est de détecter quelle rationalité est à la base de ce comportement en apparence « dysfonctionnel ». » (De Montgolfier et Natali, 1987, p. 241)[22]

Michel Crozier affirme ainsi que tous les comportements des acteurs, dès l’instant où ils existent, ont un sens, qu’il est nécessaire de comprendre pour avancer dans le changement. Ces comportements peuvent paraître aberrants, voire contradictoires. En réalité, ils obéissent à une logique.

Je vais même plus loin, puisque je pense que non seulement cette rationalité existe, mais qu’elle est positive. Autrement dit, derrière chaque parole ou acte d’un acteur, jugé négativement par un autre acteur, se trouve un besoin et un objectif positifs.

Une nature humaine profondément positive

Tout comme l’Approche Centrée sur la Personne (ACP), la facilitation stratégique repose sur l’idée que les Hommes sont fondamentalement mus par une aspiration positive. Rogers croit en une nature fondamentalement bonne de l’homme. Il affirme que « le noyau de la personnalité de l’Homme est l’organisme lui-même, dont l’essence est de se conserver et d’avoir une vie sociale » (Rogers, 1968, p. 69).

Mais une nature « bonne » ne signifie pas que l’Homme ne peut faire « du mal ». Rogers ne nie pas, dans une vision qui serait alors utopiste, les comportements négatifs de l’Homme :

« Rogers soutient que la personne est fondamentalement « positive ». Ce qui est fréquemment devenu : « une personne bonne ». Cette appellation a souvent été comprise dans un sens très restrictif, comme une confrontation entre bon et mauvais. Ce n’est évidemment pas ce qu’il voulait signifier. […] sa signification dépasse largement le sens rousseauiste qu’on lui impute généralement. La confiance immuable que Rogers a dans les ressources intérieures de la personne ne provient que de sa croyance inébranlable dans l’essence positive de la nature humaine. » (Odier, 2012, p. 46)

Rogers écrivait ainsi :

« Un des concepts les plus révolutionnaires qui soit sorti de notre expérience clinique[23] est la reconnaissance accrue que le centre, la base la plus profonde de la nature humaine, les couches les plus inférieures de sa personnalité, le fond de sa nature « animale », que tout ceci est naturellement positif, est fondamentalement socialisé, dirigé vers l’avant, rationnel et réaliste. » (Rogers, 1968, pp. 68-69)

C’est d’ailleurs l’une des choses qui distingue l’ACP de, par exemple, la psychanalyse. Rogers expliquait en effet que « Freud et ses successeurs ont démontré par des arguments convaincants que le « ça », la nature fondamentale et inconsciente de l’homme, est constituée premièrement par des instincts qui, s’il leur était permis de s’exprimer, aboutiraient à l’inceste, au meurtre et à d’autres crimes. […] Le fait que l’homme est au fond irrationnel, asocial, destructeur des autres et de soi-même – cette idée est acceptée presque sans discussion. […] Dans l’ensemble, le point de vue des professionnels, comme des non-professionnels, est que l’homme, tel qu’il est, dans sa nature fondamentale, doit être ou contrôlé ou dissimulé, ou les deux. » (Rogers, 1968, p. 69) Alors que « la partie animale, inconsciente, foncièrement asociale et destructrice de la personne n’existe pas chez Rogers » (Odier, 2012, p. 130).

Mais alors pourquoi les Hommes ont-ils des comportements négatifs ? Pourquoi y a-t-il des guerres, des conflits, de la violence ?

« la violence n’est pas l’expression de notre nature. C’est mon hypothèse de travail. La violence sert à exprimer nos besoins lorsqu’ils ne sont pas reconnus ou satisfaits. […] Je crois de moins en moins à la méchanceté des personnes et de plus en plus au pouvoir de l’amertume et de la peur ainsi qu’à la puissance qui se nourrit de la frustration. » (D’Ansembourg, 2001, p. 233)[24]

Cela nous amène au point suivant.

L’objectif de tout Homme : satisfaire ses besoins

Comme Rogers ou d’Ansembourg, le facilitateur est persuadé que derrière une action négative se trouve un besoin non assouvi. Rogers écrit ainsi que chaque Homme « se comporte de manière à assurer la satisfaction maximale de ses besoins les plus profonds » (Rogers, 1968, p. 138). L’objectif du facilitateur est de découvrir cette motivation « cachée », et de la révéler, car elle peut être un puissant levier de rencontre entre les acteurs, et un puissant levier d’action.

Et les besoins sont positifs, puisque la nature humaine l’est.

« Quand nous réussissons à libérer l’individu de ses attitudes de défense, de façon à ce qu’il s’ouvre au vaste éventail de ses propres besoins, comme au vaste éventail des exigences du milieu et de la société, on peut faire confiance à ses réactions : elles seront positives, dynamiques, constructives. » (Rogers, 1968, p. 138)

Cette idée qu’une réaction, une émotion ou un comportement « négatif » est la résultante d’un besoin non assouvi est aussi une composante fondamentale de la Communication NonViolente (CNV).

Cela m’a amenée, comme Rogers, aux travaux d’Abraham Maslow, pour qui « les émotions sociales, l’hostilité, la jalousie, etc., sont le résultat d’une frustration d’instincts plus fondamentaux, d’amour, de sécurité et d’appartenance qui sont désirables en eux-mêmes » (Odier, 2012, p. 131).

Dans les années 1940, le psychologue Abraham Maslow réalise des observations relatives aux besoins fondamentaux de l’être humain. Il en déduit l’existence de cinq groupes de besoins fondamentaux, reliés par des relations hiérarchiques, si bien que les besoins d’un groupe ne peuvent être assouvis si les besoins des groupes des niveaux inférieurs ne le sont pas eux-mêmes.

À la suite de ses travaux, une théorie de la motivation a été élaborée : la hiérarchie des besoins, présentée sous la forme d’une « pyramide des besoins ». Elle représente l’idée que derrière chaque motivation ou chaque objet de désir se cache un besoin fondamental, et reprend l’idée que l’on ne peut monter les différents niveaux de la pyramide qu’en assouvissant les besoins des niveaux inférieurs. Une illustration de cette pyramide est présentée ci-dessous :

maslow

 La pyramide des besoins, illustration de la « hiérarchie des besoins », théorie issue des travaux d’Abraham Maslow (extraite de : http://www.psychologuedutravail.com/tag/pyramide-des-besoins-de-maslow)

Lors des missions auxquelles j’ai participé, j’ai pu constater l’importance de la recherche des besoins des acteurs. Parce que cela leur permet de sortir d’une vision simplificatrice de la situation qui évacue un certain nombre de réalités, et parce que cela permet de les faire se rencontrer, de réaliser qu’ils sont « dans le même bateau de l’humanité ».

Par exemple, en Martinique, dans un premier temps, les acteurs dénonçaient la culture de la banane comme « responsable » de la pollution de l’île par la chlordécone. Mais petit à petit, réfléchissant aux besoins fondamentaux auxquels cette culture visait à répondre, son importance dans l’économie actuelle de l’île est apparue. Pour les emplois qu’elle crée, et parce qu’à ce jour, l’économie de l’île est basée sur les exportations, en majorité de bananes et de canne à sucre, cette activité est capitale. Par ailleurs, si elle devait être arrêtée, que ferait-on des terres contaminées sur lesquelles elle se trouve[25] ?  L’analyse du fonctionnement du système, sous l’angle des besoins en jeu dans la problématique chlordécone, permet donc de mettre à jour une réalité à considérer dans le changement.

Autre exemple, toujours en Martinique, celui de la colère des pêcheurs du fait des arrêtés de pêche. Ces arrêtés les ont en effet mis dans des situations financières très difficiles. Mais au fur et à mesure que l’échange se construit entre les pêcheurs et les acteurs de l’administration, ils se rendent compte qu’ils poursuivent, entre autres, un même objectif : celui de fournir à la population une alimentation de qualité. La préservation de la santé des Martiniquais est une priorité pour tous les acteurs. D’un certain point de vue, être en bonne santé, c’est manger du poisson local ; d’un autre point de vue, c’est manger « non contaminé » (d’où les arrêtés). Révéler cette ambition positive commune a permis aux acteurs de dépasser leur désaccord initial et de se dire : « étant donné cet objectif, que fait-on pour l’atteindre ? »

Conclusion

Pour conclure, disons que si le facilitateur est un acteur tiers qui ne prend pas parti, et qui veille à ne pas porter de jugement sur les acteurs ou leurs idées, on ne peut nier qu’être facilitateur est une forme d’engagement. Les convictions du facilitateur sont bien présentes dans son travail. Mais il ne s’agit pas d’un engagement militant, en tant que « porteur de projet », de « partie prenante ». C’est un engagement dans l’accompagnement. C’est agir sans être le pilote dans l’avion, mais en coulisses. Cet engagement est « celui d’un acte de foi et d’amour dans les Hommes » (Max Pagès dans Rogers, 1968, p. XIII). C’est un engagement qui repose sur la conviction que les situations problématiques peuvent s’améliorer, grâce à l’élan positif des Hommes. J’aime à reprendre les mots suivants : « Sans tomber dans l’excès d’optimisme chimérique, il convient d’adopter une position plus réaliste qui conforte la confiance dans l’évolution positive et la réalisation de la personne au sein de l’humanité » (Odier, 2012, p. 131). Je dirais alors, pour transposer ces mots au rôle du facilitateur stratégique de la gestion du vivant, qu’ « il convient d’adopter une position plus réaliste qui conforte la confiance dans l’évolution et la réalisation de projets positifs de gestion du vivant ».


[1] Bec, J., Granier, F., Singéry, J. (2007), La facilitation des changements organisationnels, Méthodes, outils et modèles, L’Harmattan, Paris

[2] Blondiaux, L. et Fourniau J.M. (2011), « Un bilan des recherches sur la participation du public en démocratie : beaucoup de bruit pour rien ? », Participations, 2011/1 n° 1, pp. 8-35

[3] Barouch, G. (1989), La décision en miettes : Systèmes de pensée et d’action à l’œuvre dans la gestion des milieux naturels, L’Harmattan, Collection « Logiques sociales », Paris

[4] Rogers, C. R. (1968, réédition de 2005), Le développement de la personne, traduit de l’américain par Herbert, E.L., Dunod-InterEditions, Paris

[5] Brédif, H. (2004), Le territoire, le vivant et les hommes : Essai de biogéopolitique, Thèse de doctorat de l’AgroParisTech, Paris

[6] Le facilitateur fait part, à certains moments, de son « expertise stratégique », en produisant sa propre analyse, mais il est vrai que cela représente une quantité d’informations bien inférieure à celle produite par les acteurs.

[7] D’Ansembourg, T. (2008), Qui fuis-je ? Où cours-tu ? À quoi servons-nous ? Vers l’intériorité citoyenne, Les Éditions de l’Homme, division du Groupe Sogides inc., filiale du Groupe Livre Quebecor Media inc., Montréal

[8] Odier, G. (2012), Carl Rogers, Être vraiment soi-même, L’Approche Centrée sur la Personne, Groupe Eyrolles, Paris

[9] Pour diverses raisons présentées dans ma thèse, je n’ai pas retenu le terme « posture », mais parle des « savoir-faire et savoir-être » du facilitateur.

[10] Du moins les facilitateurs patrimoniaux.

[11] D’Aquino, P. (2002b), « Le territoire entre espace et pouvoir : pour une planification territoriale ascendante », L’Espace géographique, 2002/1 tome 31, pp. 3-22, [en ligne], http://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2002-1-page-3.htm (Consulté le 14 décembre 2013)

[12] Génelot, D. (1992), « Cherchons à piloter « avec » la complexité ; La complexité, défis et opportunités », dans Senault, P. (Ed.), POUR. Du global au local. Vers une économie de projets, Éditions L’harmattan, Paris, pp. 77-82

[13] Morin, E. (2005), Introduction à la pensée complexe, Éditions du Seuil, Paris

[14] Termes qui sont ressortis lors de la formation Formapart à laquelle j’ai participé, intitulée « La facilitation et la posture du facilitateur ».

[15] Ollagnon, H. (1998), Une approche patrimoniale de la gestion de la qualité : une application à la nature et au vivant – pour une écologie de l’action, Thèse pour le doctorat d’état en sciences économiques, Université Paris (I) « Panthéon-Sorbonne », Paris

[16] C’est-à-dire en faire un certain nombre de propriétés privées, solution issue d’une lecture trop rapide, selon les auteurs, de la théorie de la « tragédie des biens communs » de Garret Hardin.

[17] Deux critères sont en effet nécessaires à la définition du « bien commun ». Pour être considéré comme tel, celui-ci doit tout d’abord respecter le principe de rivalité : ce qui est pris par quelqu’un ne peut plus l’être par quelqu’un d’autre (donc l’exploitation du bien conduit à la diminution de son potentiel productif). Il doit ensuite respecter le principe d’impossibilité d’exclusion, c’est-à-dire que par définition, on ne peut empêcher quelqu’un d’avoir accès à un bien commun. L’instauration de la propriété privée empêche ainsi le respect de ce second principe.

[18] Brédif, H. et Christin, D. (2009), « La construction du commun dans la prise en charge des problèmes environnementaux : menace ou opportunité pour la démocratie ? », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Volume 9 n° 1, Disponible sur http://vertigo.revues.org/8489 (Consulté le 15 mai 2012)

[19] Morin, E. (2010), Terre-Patrie, Éditions du Seuil, Paris

[20] Serres, M. (2012), Temps des crises, Le Pommier, Paris

[21] Rey, A. (Sous la direction de) (1992), Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaires Le Robert, Paris

[22] De Montgolfier, J., Natali, J.M., De Crécy, L., Barouch, G., Mermet, L. (1987), Le patrimoine du futur : approches pour une gestion patrimoniale des ressources naturelles, Economica

[23] Rogers menait ses démarches de recherche (c’est-à-dire de construction de théories) à partir de ses expériences cliniques de développement de la personne. Il tire donc sa conviction en une nature humaine positive de son expérience de thérapeute.

[24] D’Ansembourg, T. (2001), Cessez d’être gentil soyez vrai ! Être avec les autres en restant soi-même, Les Éditions de l’Homme, division du Groupe Sogides inc., filiale du Groupe Livre Quebecor Media inc., Montréal

[25] Précisons que la banane, même si elle est cultivée sur des terrains contaminés, ne l’est pas elle-même, car il s’agit d’un fruit aérien (la molécule de chlordécone, complexe dans sa structure, ne remonte pas jusqu’au fruit).

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