Le « vivant », englobant l’Homme et la nature

L’association des mots « gestion » et « vivant » peut paraître étrange, voire troublante. Lors d’une conférence intitulée « Sciences et société, débat public et controverses », organisée par l’école doctorale ABIES[1] et portant notamment sur l’éthique dans le domaine des sciences, j’ai souhaité poser une question à l’intervenant. Je me suis alors présentée, précisant que je travaillais au sein de l’Unité de Formation et de Recherche « Gestion du Vivant et Stratégies Patrimoniales[2] ». Voilà qui n’a pas manqué d’interpeller cette haute personnalité de la médecine : « Quel drôle de nom ! Comment peut-on dire que l’on « gère » le vivant ? ». J’ai manqué de réflexe pour lui répondre, tant cela méritait de développement et de temps. Mais peu importe. Cette remarque, pertinente, m’a permis de préciser dans ma thèse l’usage des concepts de « vivant » et de « gestion » que j’y emploie. Car de fait, lorsqu’un médecin diagnostique et traite un patient, lorsqu’il étudie et met en relation ses différents symptômes, lorsqu’il prescrit certains médicaments, avant de revoir son diagnostic si besoin, lorsqu’il fait hospitaliser ce patient pour l’aider à retrouver la forme, ne peut-on pas dire qu’il l’aide à « gérer » sa santé, et ce que le vivant en lui pose comme problème, sous forme de symptômes patents ou latents ?

Dans mes travaux, le terme « gérer » le vivant n’est pas utilisé au sens de le « maîtriser », de le mettre dans des colonnes de calcul, d’en faire une gestion comptable ou de la gestion classique d’entreprise. C’est ce que je présente dans l’article « Ce que l’on entend par « gestion » ». Voyons maintenant de plus près le terme « vivant ».

Après la « nature » et l’ « environnement », le « vivant »

Au cours de l’histoire, différents termes ont été utilisés pour parler de ce qui vit.

Parler des êtres vivants, des espèces animales et végétales, de la « vie » en général appelle tout d’abord à parler de « nature ». La « nature » est définie par le Petit Robert 2013 comme « ce qui, dans l’univers, se produit spontanément, sans intervention de l’homme ; tout ce qui existe sans l’action de l’homme », ou comme « l’ensemble des choses perçues, visibles, en tant que milieu où vit l’homme ». Le terme « nature » renvoie donc à une opposition entre l’homme et la nature, il appelle à séparer ce qui relève de l’Homme et de ses actions, de ce qui lui est étranger. Certaines expressions de ce dictionnaire, telles que l’ « impact de l’Homme sur la nature », le confirment. Tout comme cette citation de Victor Ségalen :

« Le sentiment de la nature n’exista qu’au moment où l’Homme sut la concevoir différente de lui ».

Notons enfin la définition qu’en donne Edward O. Wilson : « la Nature est ce qui demeure de l’environnement initial et de sa vie après l’Homme. La Nature est tout ce qui sur cette planète n’a pas besoin de nous et peut subsister par elle-même » (Wilson, 2006, p. 17)[3].

Au terme « nature » est donc associée l’opposition classique effectuée entre les termes « nature » et « culture ». On voit ainsi rapidement poindre l’idée que cette nature est à préserver des affres des activités humaines, qu’elle est à « mettre sous cloche ».

Plus récemment, la notion d’ « environnement » a fait son apparition. Ainsi, Charles et Kalaora affirment que « l’émergence de l’environnement, dans les années 60, marque une rupture », au cours de laquelle « la nature prend une signification nouvelle » : « elle n’existe plus comme arrière-plan livré aux initiatives humaines, comme champ ontologico-symbolique, mais comme complexe de relations et d’interactions fonctionnelles inscrites dans le temps et dans l’espace, couplé à la réalité humaine. La coupure nature / société, fondatrice du lien social en tant qu’ordre distinct séparé du reste de la « création », est remise en question. » (Charles et Kalaora, 2007)[4]

Autrement dit, la notion d’ « environnement » met fin au clivage entre l’homme et le reste du monde vivant, clivage inhérent à la notion de « nature », parce que parler d’environnement, c’est parler des interactions entre l’homme et ce qui l’entoure. L’Homme agit sur son environnement, qui rétroagit sur lui en retour. Cependant, même si cette notion d’ « environnement » permet de réconcilier les notions de « nature » et de « culture », de réconcilier l’Homme et la nature, il n’en reste pas moins qu’elle est étroitement liée à une séparation entre l’Homme (ou, plus généralement, « l’organisme ») et ce qui l’entoure, tel qu’en témoigne la définition offerte par le dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey[5]. Cette idée que l’ « environnement » est, physiquement, ce qui se trouve « autour » est aussi présente dans la définition du Petit Robert 2013. L’ « environnement » y est défini comme le « contexte immédiat », l’ « ensemble des conditions naturelles (physiques, chimiques, biologiques) et culturelles (sociologiques) dans lesquelles les organismes vivants (en particulier l’homme) se développent », et, par extension, comme les « conditions extérieures susceptibles d’agir sur le fonctionnement d’un système, d’une entreprise, de l’économie nationale ». D’ailleurs, les mots présentés dans ce dictionnaire comme ayant un « grand rapport de sens » sont : « ambiance, atmosphère, entourage, habitat, milieu ».

Or, les molécules (plus ou moins toxiques, plus ou moins bienfaisantes) que nous ingérons ou respirons au cours de notre vie, l’eau que nous buvons, les aliments qui constituent nos ressources énergétiques, font-ils uniquement partie de ce qui nous entoure ? Comment faire la part des choses entre ce qui est de l’ordre de notre « environnement » et ce qui, à un moment ou un autre, sera constitutif de notre être ? « Nous sommes tous des poussières d’étoiles », dit André Brahic. C’est pour cette raison que j’ai souhaité, dans ma thèse, utiliser un terme qui ne place ni l’Homme à côté de la nature, ni au sein de son « environnement », mais qui englobe toutes ces réalités, et leurs interactions. C’est pourquoi j’utilise la notion de « vivant ».

Le « vivant », une notion englobant l’homme et son environnement

Alain Rey (1992) donne la définition suivante du « vivant » : « Le mot, suivant l’évolution du concept de vie, s’applique aussi, depuis le XVIIe s. (1672), à ce qui est doué de vie, animaux, plantes, par opposition non plus à mort, mais à inanimé, plus tard à inorganique ; il signifie alors « qui, par sa nature, est capable de vie ». Au XVIIIe s., l’adjectif avec cette valeur est substantivé, le vivant (1753, Buffon) désignant ce qui possède les propriétés vitales. »

Le Petit Robert 2013 donne une définition similaire, précisant que les « caractères de la vie » spécifiques au vivant sont « le métabolisme, la croissance, la reproduction, etc. », et donnant le substantif : « ce qui vit ».

Nous voyons à travers ces définitions que l’Homme n’est pas explicitement « intégré » au vivant, mais qu’il n’en est pas exclu. Le vivant ne s’oppose pas à l’Homme (comme la « nature »), mais à l’inanimé. Henry Ollagnon (1998) va aussi dans ce sens : « Le « vivant », c’est « ce qui est organisé pour vivre » (Larousse), « ce qui se maintient face à l’imprévisible en produisant de l’imprévu », « ce qui se reproduit en s’adaptant »… ». Il ajoute : « Le vivant, c’est-à-dire tout « ce qui s’organise ou concourt à s’organiser pour le maintien et le développement de l’être », à la différence du monde physique inerte, est le siège de phénomènes « néguentropiques », c’est-à-dire d’auto-génération de « formes » et « d’organisations » nouvelles, plus complexes. De ce fait, le vivant est capable de « générer de l’imprévu », le rendant ainsi capable de s’adapter à des situations imprévisibles. » (Ollagnon, 1998)

Cependant, cette séparation entre « monde physique inerte » et « vivant » est parfois floue, parce que les molécules circulent, parce que « ce qui concourt à la vie » a peut-être été, à un moment donné, inerte (ou le deviendra) : un élément minéral, un gaz. C’est ce que suggère Michel Serres (2012)[6] dans sa définition de l’écologie, cette science du complexe[7].

C’est donc la notion de « vivant » que j’ai retenue pour ma thèse, avec l’idée que la difficulté à définir cette notion ne traduit pas une faiblesse, mais la complexité du monde et des êtres, le caractère vaste et flou qu’elle tente de cerner. Le « vivant » est aussi complexe à définir qu’il recouvre des réalités complexes.

Il est aussi intéressant de noter que l’expression « sciences du vivant » est de plus en plus courante. Pour ne citer que cet exemple, l’AgroParisTech est, depuis 2007, « l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement » (Décret n°2006-1592 du 13 décembre 2006).

Elise LEVINSON


[1] « ABIES » pour « Agriculture, Alimentation, Biologie, Environnement, Santé », école doctorale avec laquelle j’ai réalisé ma thèse.

[2] UFR GVSP de l’AgroParisTech, au sein de laquelle j’ai mené ma thèse.

[3] Wilson, E.O. (2006), Sauvons la biodiversité !, traduit de l’américain par Kaldy, P., Dunod, Paris

[4] Charles, L. et Kalaora, B. (2007), « De la protection de la nature au développement durable : vers un nouveau cadre de savoir et d’action ? », Espaces et sociétés, 2007/3 n° 130, pp. 121-133

[5] L’ « environnement » y est en effet défini de la façon suivante :

« D’abord au sens de « circuit, contour » (v. 1265, environemenz) puis (1487) d’ « action d’environner », tous deux disparus, est didactique pour « environs (de quelque chose, d’un lieu) ». Un sens étendu, « ensemble des éléments et phénomènes physiques qui environnent un organisme vivant, se trouvent autour de lui », en géographie humaine (1921), est emprunté à l’anglais environment (1827). Une valeur plus générale en est issue (répandue v. 1960) : « ensemble des conditions naturelles et culturelles susceptibles d’agir sur les organismes vivants et les activités humaines » ; cet emploi appartient aux domaines de l’éthologie et de l’écologie. » (Rey, 1992)

[6] Serres, M. (2012), Temps des crises, Le Pommier, Paris

[7] Il définit en effet l’écologie comme : « ce savoir d’une inextricable difficulté parce qu’il réunit à la fois l’ensemble des vivants, nous compris, connaissant et connus, à l’ensemble des conditions inertes de leur vie commune et l’ensemble des savoirs qui s’occupent d’eux, de la mathématique la plus abstraite aux observations les plus menues. » (Serres, 2012, pp. 96-97)

Un commentaire

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  1. Pupin Vincent · septembre 16, 2014

    Pour moi, le vivant est un élément de metalangage, une façon de parler de notre relation au monde, tout comme les mots « patrimoine », « paysage » ou « territoire ».