Mission Chlordécone en Martinique

Quand les acteurs d’une île toute entière vivent le problème durable d’une pollution par un pesticide organochloré

De septembre 2011 à février 2013, j’ai participé à une démarche patrimoniale menée en Martinique dans le cadre du Plan Chlordécone II déployé par l’État. Avec une équipe AgroParisTech / Mutadis / Sol&Civilisation, nous sommes intervenus sur la problématique suivante : « Facilitation de l’élaboration d’une stratégie territoriale de développement durable de la qualité de vie dans le contexte de la pollution à la chlordécone en Martinique » (Action 36 du Plan Chlordécone II).

J’ai participé à la réalisation d’un audit patrimonial en plusieurs phases, puis à l’animation de séminaires de rencontre active.

Je vous présente ici le travail mené durant cette période, mais sachez que le projet est encore en cours, dans le cadre du Plan Chlordécone III !

Contexte d’intervention et déroulement opérationnel

Les raisons de la démarche

En 1999, les conséquences sanitaires de l’utilisation de la chlordécone ont été mise en évidence, donnant lieu au déploiement par l’État d’une série de « Plans d’action Chlordécone » (premier Plan : 2008-2010 ; deuxième Plan : 2011-2013 ; troisième plan en cours de construction au moment de la rédaction de ma thèse).

La chlordécone est un pesticide organochloré qui a été utilisé en Guadeloupe et en Martinique de 1972 à 1993 dans la culture de la banane, précisément pour lutter contre le charançon du bananier.

Dans ce contexte, une démarche patrimoniale a été menée en Martinique au sein du plan Chlordécone II (2011-2013), sur le sujet :

« Facilitation de l’élaboration d’une stratégie territoriale de développement durable de la qualité de vie dans le contexte de la pollution à la chlordécone en Martinique »

Elle a résulté d’une prise de conscience par l’État du caractère complexe et multi-acteurs de la situation. Est alors apparue la nécessité d’une action complémentaire aux actions de prévention et de protection mises en œuvre jusqu’à lors, pour la co-élaboration, avec tous les acteurs concernés, d’une stratégie territoriale de développement durable de la qualité de vie.

En effet, il est apparu que la situation de pollution par la chlordécone mêlait des dimensions sanitaires, environnementales, économiques, sociales et culturelles qui ne pouvaient pas être traitées de façon indépendante, et qui étaient à l’origine d’une grande complexité. À cela s’ajoutait la grande diversité des acteurs concernés par la question, l’importance des modes de vie des personnes et des familles dans l’exposition au risque, et la dimension de long terme de cette pollution (du fait de la très grande stabilité de la molécule dans le temps). Tout cela impliquait la recherche des voies permettant une prise en charge à moyen et long termes de cette situation par les différentes catégories d’acteurs concernés, dans la perspective d’une amélioration durable des conditions de vie dans les territoires concernés.

Afin de répondre à l’ensemble des enjeux de la situation, il a été jugé indispensable de développer, au-delà d’une prévention du risque (centrée sur les polluants), une approche plus large, centrée sur les conditions de vie des habitants des zones contaminées, en intégrant l’ensemble des dimensions du problème.

C’est une prise en charge durable de la situation de contamination qui était visée, et il a semblé que cela passerait nécessairement par un engagement actif et durable des acteurs locaux (familles, professionnels locaux, experts, acteurs économiques, associations et acteurs de la société civile, etc.), en complément de l’action des différentes autorités publiques dans leurs domaines de compétences.

Autrement dit, l’objectif de la démarche patrimoniale entreprise était d’accompagner les acteurs concernés dans le développement progressif d’une stratégie territoriale de développement durable de la qualité de vie, intégrant l’action des acteurs locaux aussi bien que l’action des pouvoirs publics territoriaux et nationaux.

La réalisation de la démarche : des audits patrimoniaux à la Charte

La première étape de l’intervention a consisté en un audit patrimonial financé par le Programme d’Interventions Territoriales de l’État (PITE), dans le cadre du Plan Chlordécone 2011-2013, coordonné par le Directeur Général de la Santé (Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé). 73 personnes ont été auditées au cours de 63 entretiens[1], durant deux phases d’audit :

– une phase d’audit « macro » (acteurs à l’échelle de l’ensemble de la Martinique) ;

– une phase d’audits par filières : « pêche et aquaculture » et « agriculture ».

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Résumé des personnes ayant participé aux deux phases de l’audit mené en Martinique (Levinson, 2014)

Cet audit patrimonial s’est poursuivi par l’animation de sept séminaires de rencontre active. Trois séminaires de rencontre active par territoire ont été organisés, dans des territoires jugés, suite à l’audit patrimonial, potentiellement ou effectivement « moteurs » sur la question de la chlordécone :

– séminaire du territoire « Centre Nord » : communes de Gros-Morne, La Trinité et Saint-Joseph ;

– séminaire du territoire « Nord-Caraïbe » : communes de Morne-Rouge, Fonds-Saint-Denis, Saint-Pierre et Le Prêcheur ;

– séminaire du territoire « Nord-Atlantique » : communes de Le Lorrain, Basse-Pointe, Ajoupa-Bouillon, Le Marigot et Sainte-Marie.

Ces séminaires par territoire ayant permis de dégager quatre thèmes particulièrement porteurs et importants aux yeux des acteurs, quatre séminaires de rencontre active thématiques ont été organisés :

– séminaire « Transparence constructive, outils de visibilité territoriale, suivi et valorisation de la qualité des produits agricoles » ;

– séminaire « Santé des personnes dans une démarche de précaution » ;

– séminaire « Alimentation, agriculture et société » ;

– séminaire « Pêche, aquaculture, société et territoire ».

Finalement, cela a débouché sur la rédaction d’une Charte patrimoniale.

L’équipe de facilitation était constituée d’un partenariat regroupant les structures suivantes : AgroParisTech/Adeprina (Henry Ollagnon, Ambroise de Montbel, Elise Levinson), Mutadis (Gilles Hériard-Dubreuil, Stéphane Baudé) et Sol&Civilisation (Guillaume Dhérissard, Didier Christin).

Le tableau ci-dessous résume les différentes étapes de la mission menée en Martinique (cliquer dessus pour l’agrandir) :

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Résumé des différentes étapes de la démarche de facilitation menée en Martinique, et du nombre de personnes mobilisées (Levinson, 2014)

Le changement souhaité : vivre bien sans nier la présence de la chlordécone

Nous avons donc vu qu’à l’origine de la démarche de facilitation menée en Martinique, l’État (commanditaire au travers du Plan Chlordécone II) cherchait à voir comment compléter la réponse de prise en charge du problème par la norme, menée jusque-là, par une approche de prise en charge « avec » les acteurs plutôt que « pour » les acteurs.

Il y a donc l’idée que pour assurer sa mission de protection des personnes et des activités, une gestion de l’État par la norme est nécessaire mais insuffisante. Le commanditaire se demande alors comment co-élaborer, avec les acteurs du territoire, une stratégie de résolution du « problème chlordécone ».

Ainsi, la démarche de facilitation menée en Martinique a permis de mettre en évidence l’objectif suivant, commun aux acteurs de l’île : il s’agit pour eux de continuer à vivre, et même de « bien vivre », sans nier la présence de la chlordécone. Autrement dit, « la chlordécone est là, et pour longtemps, alors comment vivre avec ? », et même, au-delà de « comment vivre avec », comment en faire une opportunité pour « vivre mieux » ? En effet, le travail mené en Martinique a montré que pour les acteurs, la pollution par la chlordécone pouvait être envisagée comme une opportunité de questionner et d’améliorer des fonctionnements et des situations qui, par ailleurs, ne les satisfont plus.

La chlordécone s’est effectivement avérée être plus qu’un problème en soi, mais plutôt le révélateur des problèmes du territoire, ces problèmes étant : la dépendance de l’île vis-à-vis de l’extérieur, notamment pour les produits alimentaires ; le chômage ; les problèmes de santé tels que le diabète ou l’obésité ; la disparition progressive de l’alimentation « pays », etc. Il s’est avéré que la chlordécone venait en fait renforcer des tendances déjà à l’œuvre.

Étant donné que la molécule de chlordécone a la particularité d’être extrêmement stable dans le temps, les acteurs veulent apprendre à « faire avec », dans une situation où des solutions de dépollution n’existent pas encore, et peuvent ne jamais exister.

Relancer les productions locales et maintenir l’identité qui y est liée

Pour les acteurs, vivre sans nier la présence de la chlordécone, voire y trouver l’opportunité de résoudre les difficultés de l’île, signifie atteindre le premier objectif suivant : relancer les productions locales et maintenir l’identité martiniquaise qui y est liée.

Il s’agit tout d’abord des activités de l’agriculture, de la pêche et de l’aquaculture, dont certaines sont, en dehors de la question chlordécone, déjà en difficulté. Il s’agit aussi du tourisme, que la chlordécone met aussi en danger (risque d’une peur des touristes), dans un contexte qui ne lui est déjà pas très favorable. L’objectif est donc celui de la survie des professionnels, dans un contexte où le chômage est important. Pour le dire de manière positive, l’objectif est celui de la performance, de l’efficacité de l’activité économique de l’île dans sa totalité.

Autre point important : à ces activités productives et touristiques sont associés, par les acteurs, des enjeux identitaires forts. L’identité martiniquaise est concernée par la pollution à la chlordécone à plusieurs titres. Tout d’abord, la gastronomie « pays » est touchée par la pollution :

– les « légumes pays » (légumes-racines tels que chou de Chine, ignames, patates douces) sont particulièrement impactés car ce sont des légumes qui poussent dans la terre, et sont donc extrêmement sensibles à la pollution (si ces légumes-racines poussent dans de la terre contaminée, ils prennent la contamination) ;

– traditionnellement, les martiniquais consomment beaucoup de poissons et de crustacés (crabes, titiri, etc.), dont la contamination peut être forte, et est difficile à connaître aujourd’hui ;

– les repas de fêtes sont constitués de productions locales, en particulier issues de la pêche en mer ou en rivières (matoutou de crabes à Pâques par exemple).

Ensuite, la culture martiniquaise, son « identité », repose fortement, pour les acteurs, sur les activités de la mer. En particulier, les acteurs parlent de la pêche en yoles (bateaux traditionnels en bois) et de la pêche à la senne (long filet lancé et ramené depuis la plage, dont l’utilisation rassemble tout un village). Ces formes de pêche sont fortement impactées par la pollution. Lors d’un séminaire de rencontre active, un participant a dit : « La Martinique en carte postale, c’est la mer, un cocotier et un pêcheur en yole ! », soulignant l’importance de ces activités pour l’identité des habitants de l’île.

Bien vivre sans nier la présence de la chlordécone, c’est donc tout d’abord, pour les acteurs, relancer les productions locales et l’activité touristique de l’île. L’attrait pour l’alimentation « pays », déjà entamé par l’importance des importations dans le fonctionnement économique de l’île, et par les changements de modes de vie, a en effet été encore diminué par la présence de la chlordécone. Celle-ci a aussi aggravé la situation du tourisme. Au-delà du maintien (voire du développement) d’une activité économique locale garante d’emplois, l’objectif est aussi de maintenir l’identité martiniquaise. Lors d’une des restitutions d’audits, l’un des acteurs a dit : « Les traditions sont très importantes ici. Si on ne peut pas maintenir cela, c’est fini ».

Préserver la santé des gens et des milieux

Bien vivre sans nier la présence de la chlordécone, c’est aussi, pour les acteurs, agir pour préserver la santé des gens et des milieux.

Préserver la santé des milieux, c’est permettre le maintien des écosystèmes de la Martinique, ordinaires ou extraordinaires (comme ceux de la mangrove ou des récifs coralliens par exemple). Les acteurs précisent qu’au-delà du maintien de ces milieux pour eux-mêmes, il est important de les « préserver pour les ressources, la qualité de vie et le potentiel touristique qu’ils représentent, dans une optique de développement durable ».

Préserver la santé des personnes[2], c’est leur permettre de rester vivre sur le territoire dans de bonnes conditions, c’est maîtriser la contamination des denrées alimentaires et de l’eau, c’est permettre à chacun d’avoir connaissance de sa santé, de son niveau de contamination et des moyens dont il dispose pour éventuellement le faire baisser.

La question de la santé des Martiniquais au regard de la contamination à la chlordécone s’est révélée éminemment complexe. Elle renvoie en effet à l’alimentation, d’un point de vue sanitaire (exposition du consommateur à la chlordécone à travers les produits qu’il consomme) et diététique (certains acteurs estimant que se détourner de l’alimentation traditionnelle, basée sur les produits locaux, favorise l’obésité et le diabète, importants en Martinique indépendamment de la chlordécone). Par là, c’est à l’ensemble du système de production et d’importations / exportations de denrées alimentaires que cette question renvoie. La démarche patrimoniale a ainsi révélé que la chlordécone venait renforcer un fonctionnement économique déjà jugé insatisfaisant par de nombreux acteurs, car fortement basé sur les échanges avec l’extérieur. En effet, les consommateurs perdant confiance dans les productions locales (« sont-elles dangereuses pour ma santé, car contaminées par la chlordécone ? »), ils se tournent vers des produits d’importation, ce qui, pour certains acteurs, porte un coup à l’alimentation « pays » et favorise la mauvaise nutrition.

Ensuite, la question de la santé des Martiniquais renvoie à la santé des professionnels de l’agriculture, de la pêche et de l’aquaculture, impactée par leurs expositions passées et actuelles à la molécule dans leurs activités. Soit parce qu’ils en ont utilisé dans le passé, soit parce qu’ils sont aujourd’hui en contact avec de la terre ou de l’eau contaminées. Certains acteurs estiment qu’ils devraient être dédommagés de cela, ce qui renvoie à des questions pratiques et éthiques (De qui en est-ce la responsabilité ?).

Enfin, la question de la santé des Martiniquais au regard de la pollution par la chlordécone renvoie les acteurs aux limites actuelles de la science. Les effets de la chlordécone sur la santé humaine sont en effet encore mal connus, en particulier concernant une exposition faible mais de longue durée (problématique des « faibles doses »). Des études ont été et sont toujours menées (en particulier sur le cancer de la prostate – étude Karuprostate), mais malgré cela, « la dangerosité de la molécule ne fait pas consensus parmi les personnes faisant autorité et s’exprimant publiquement ». Nombreux sont donc les acteurs qui ne savent pas quoi en penser.

Cette situation a notamment pour effet de générer de la méfiance entre les acteurs :

– entre les consommateurs et les producteurs locaux (les consommateurs se demandent s’il est plus raisonnable de privilégier les supermarchés aux marchés locaux ; les producteurs se demandent comment « prouver » que leurs productions sont saines) ;

– entre les scientifiques et les autres acteurs (qui se demandent ce qu’il faut comprendre des études menées, et s’ils peuvent se fier aux résultats) ;

– entre la population et les pouvoirs publics (la population se demande si « l’on nous cache des choses », et quelle est la gravité de la situation).

Conclusion : Le caractère pérenne de la pollution de la Martinique par la chlordécone pousse les acteurs à considérer la nécessité de « faire avec », mais pas dans une logique négative. Désireux de ne pas s’abandonner à la fatalité, c’est bien l’objectif de « bien vivre sans nier la présence de la chlordécone » qui est ressorti de la démarche patrimoniale que nous avons entreprise.

Et derrière ce « bien vivre » se trouvent des objectifs qui nécessitent d’intégrer la complexité de la situation : redéployer des productions vivrières locales (agricoles, de pêche et d’aquaculture) dans un contexte majoritairement favorable à un fonctionnement économique basé sur les exportations et les importations ; maintenir l’identité martiniquaise, qui s’incarne en particulier dans les productions et alimentations traditionnelles et dans la pêche ; préserver la santé des personnes et des milieux, ce qui soulève des problématiques scientifiques, de communication, de confiance et de responsabilité.

Elise LEVINSON


[1] Rappelons que si les entretiens individuels sont privilégiés, il peut arriver que plusieurs personnes soient auditées au cours d’un même entretien, pour des questions de disponibilité ou à la demande de la personne contactée.

[2] Cet objectif de santé est extrêmement important pour les acteurs, si bien qu’un séminaire de rencontre active thématique lui a été spécifiquement consacré.

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