Mission qualité des sols en Normandie

Quand des acteurs souhaitent générer un comportement quotidien de gestion de la qualité des sols

Je vous présente ici la 4e et dernière mission à laquelle j’ai participé durant ma thèse. Dans le cadre d’un programme de recherche européen nommé SNOWMAN, le partenariat AgroParisTech / Mutadis / Sol et Civilisation dont je faisais partie a mené un audit patrimonial sur le sujet suivant :

« Conditions et moyens de l’amélioration de la qualité des sols sur le territoire du bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec » (situé en Haute-Normandie).

Les résultats sont venus enrichir les échanges menés entre cette équipe française, et les équipes belge et hollandaise avec lesquelles nous avons travaillé dans ce projet nommé « SAS-STRAT ».

Détails ci-dessous de ce projet de recherche et des résultats de l’audit patrimonial.

Contexte d’intervention et déroulement opérationnel

Le contexte d’intervention de cet audit patrimonial est un peu différent de ceux des autres missions présentées sur mon site. En effet, l’audit patrimonial a été mené dans le cadre d’un projet de recherche appelé SAS-STRAT : « Sustainable Agriculture and Soil: comparative study of strategies for managing the integrated quality of agricultural soils in different regions of Europe / Belgium, France, Netherlands ».

Ce projet s’est inscrit dans un programme transnational développé par le réseau SNOWMAN (Knowledge for sustainable soils), créé en 2009, qui vise, sur sept thèmes de recherche[1], à mettre en lien des financeurs et des équipes de recherche au travers d’appels à projets. Ces projets doivent répondre à l’objectif général du réseau SNOWMAN de développer et partager des connaissances pertinentes pour l’utilisation durable des sols et des eaux souterraines.

Sélectionné dans le cadre du programme SNOWMAN, le projet SAS-STRAT visait à identifier, décrire et analyser les conditions et les moyens d’une gestion durable des sols cultivés en Europe. Pour ce faire, il a été décidé de rendre compte d’approches régionales expérimentées dans trois territoires ayant pour ambition d’améliorer ou de préserver la qualité de leurs sols (un territoire belge, un territoire français et un territoire hollandais), et de dégager en particulier des éléments de réponse aux questions suivantes :

* Quelles sont les différentes « qualités » qui constituent une « qualité intégrée » des sols ? En effet, l’un des objectifs était d’explorer ces différentes « qualités » grâce à une approche de recherche coopérative (les acteurs de territoire apportent leur expertise sur la question de la gestion des sols) ;

* Quelles sont les conditions de l’intégration des nouveaux défis des sols dans leur gestion ? (ces nouveaux défis étant la biodiversité, le changement climatique et les services écosystémiques, culturels, identitaires et sociaux). En l’occurrence, ces conditions se sont posées en termes de gouvernance, du fait du caractère multi-acteurs et multi-niveaux de la gestion des sols.

Ce projet s’est déroulé dans un contexte où la question de la qualité des sols, et celle de sa gestion, constituent une problématique émergente au niveau des politiques publiques, en particulier européennes. En effet, elle est symptomatique de la complexité des enjeux territoriaux liés au vivant, car elle fait référence, pour les acteurs concernés, à de multiples dimensions (productions agricoles, urbanisation, érosion, inondations, paysage, qualité de l’eau, pollutions…), et concerne une multitude d’acteurs publics et privés (État, collectivités territoriales, Europe, agriculteurs, associations, etc.). Ainsi, si la Directive cadre européenne pour la protection des sols (communément appelée « Directive sols ») a été adoptée en première lecture le 14 novembre 2007 par les députés européens, elle n’est toujours pas définitivement adoptée au moment de ma thèse (le 20 décembre 2007, la France se rangeait du côté de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de l’Autriche et des Pays-Bas pour rejeter cette proposition de Directive). Le projet SAS-STRAT avait ainsi pour ambition, en croisant les résultats obtenus en Belgique, en France et aux Pays-Bas, de contribuer à cette ambitieuse réflexion, à travers l’élaboration d’une approche intégrée, combinant des initiatives régionales et locales avec des orientations et politiques nationales et européennes.

Les raisons de l’audit patrimonial

C’est la méthodologie de l’audit patrimonial qui a été choisie pour mener le cas français du projet SAS-STRAT. L’objectif était à la fois d’apporter des éléments de réponse aux questionnements du projet de recherche SAS-STRAT présenté ci-dessus, et à la fois d’aider des acteurs de territoire à cheminer dans leur problématique liée à la qualité des sols. Ainsi, l’audit patrimonial a été mené à la convergence des ambitions du projet SAS-STRAT et des actions et préoccupations de deux structures normandes qui se mobilisent depuis de nombreuses années pour améliorer la connaissance et la gestion des phénomènes de ruissellements érosifs dans le Pays de Caux.

L’AREAS (Association Régionale pour l’Étude et l’Amélioration des Sols[2]) est un acteur essentiel du travail mené en Haute-Normandie sur la problématique des ruissellements et de l’érosion. Ses missions sont de trois types : apporter un appui technique à des maîtres d’ouvrages, transmettre la connaissance, et la produire par des expérimentations. Elle développe, pour ce dernier point, une activité de type « recherche appliquée », afin de construire des données locales pour mieux comprendre les phénomènes en cours, les données nationales ne correspondant souvent pas au contexte régional.

Le SMBVAS (Syndicat Mixte du Bassin Versant de l’Austreberthe et du Saffimbec[3]), situé au cœur du Pays de Caux, a été créé le 13 juillet 2000, suite aux inondations à répétition de la décennie 1990. Il a pour objet « l’étude, l’aménagement et l’entretien du bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec sur le territoire des collectivités adhérentes », et travaille avec les autres Syndicats de bassin versant de Seine-Maritime à des études et actions de gestion, d’animation, de communication et de sensibilisation auprès des acteurs concernés par la problématique des ruissellements.

Ainsi, ces deux acteurs se sont accordés sur le fait que les réalités transverses que sont les ruissellements érosifs dans le Pays de Caux entraînent des dégradations. Malgré, d’une part, des actions curatives (ouvrages de régulations dynamiques), et, d’autre part, des actions préventives menées en accord avec des propriétaires privés (sur un volet agricole et sur un volet urbain), ces acteurs souhaitaient voir se générer un « comportement quotidien de gestion de la qualité des sols[4] » dans les bassins versants, dans des situations qui ont la caractéristique d’être complexes et de faire intervenir de multiples acteurs publics et privés, parfois situés dans des endroits géographiquement distincts (amont / aval). Ce comportement partagé permettrait de renforcer les actions préventives, jugées limitées au moment de l’audit, en particulier avec les grands propriétaires fonciers que sont les agriculteurs[5]. En effet, le souhait exprimé par les commanditaires d’aller vers une « gestion territoriale intégrée » du bassin versant s’incarnait en particulier dans le souhait de voir se renforcer les liens entre le monde agricole et la société.

Pour aller dans ce sens, cet intitulé d’audit patrimonial a été défini avec ces deux commanditaires :

« Conditions et moyens de l’amélioration de la gestion de la qualité des sols sur le territoire du bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec »

La réalisation opérationnelle de l’audit patrimonial

Un contrat d’intervention a été signé entre les commanditaires et l’équipe de facilitation, puis il a été convenu entre eux, au cours de plusieurs échanges successifs, une liste des personnes à auditer. Les 36 personnes suivantes ont effectivement été rencontrées :

Familles d’acteurs Acteurs rencontrés
Les commanditaires 1 personne de l’AREAS
2 personnes du SMBVAS
Des représentants des institutions publiques 2 personnes de la Direction Départementale des Territoires et de la Mer (DDTM)
1 personne de l’Agence de l’Eau Seine-Normandie (AESN)
1 personne de l’Établissement Public Foncier de Normandie (EPFN)
4 personnes du Conseil Général de Seine-Maritime (Services Agriculture et Environnement)
Des élus locaux 6 maires de communes du bassin versant
Des acteurs du monde agricole 2 personnes de la Chambre d’agriculture de Seine-Maritime
8 agriculteurs
Des représentants de la recherche et des experts 1 personne de l’Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME), acteur du Groupement d’Intérêt Scientifique Sol (GIS SOL)
1 personne de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA)
1 enseignant-chercheur AgroParisTech / INRA
1 personne du Centre Européen de prévention de Risque d’Inondation (CEPRI)
Des représentants associatifs 1 personne de la Fédération des chasseurs de Seine-Maritime
1 personne de la Fédération Départementale de pêche de l’Eure
1 personne de l’Association des Sinistrés des Inondations de la Vallée de l’Austreberthe (ASIVA)
2 personnes de l’Association Duclair environnement

Liste des acteurs audités au cours de la « mission Snowman » (Levinson, 2014)

Précisons enfin que le bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec (affluent de l’Austreberthe) s’étend sur tout ou partie de 31 communes (environ 38 000 habitants) et couvre une superficie de 214 km2. Il est entièrement inclus en Haute-Normandie, dans le département de la Seine-Maritime.

L’équipe de facilitation était composée d’un superviseur (Henry Ollagnon), d’un coordinateur opérationnel (Ambroise de Montbel) et de deux auditeurs patrimoniaux (Didier Christin et Elise Levinson).

Le changement souhaité : générer un « comportement quotidien de gestion de la qualité des sols »

Nous avons vu qu’était inscrit au contrat d’audit l’objectif de « générer un comportement quotidien de gestion de la qualité des sols » sur le territoire du bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec. Voyons si, et en quoi, cet objectif défini avec les commanditaires fut rejoint par les acteurs audités, et ce que cela signifie.

Un premier point : une volonté de développer davantage le préventif en plus du curatif

Présenter le changement souhaité au moment de l’audit patrimonial a nécessité de remonter un peu dans le temps. Retracer l’historique de la gestion de la qualité des sols sur le territoire du bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec, et plus généralement en Haute-Normandie, a été l’un des résultats de l’audit patrimonial. Il est apparu que les phénomènes d’inondations et d’érosions sont anciens en Normandie. Il en existe déjà des traces écrites à l’époque des « moines défricheurs » (du Xe au XIIe siècle). Aux dires des acteurs audités, cela n’était à l’époque pas vraiment problématique dans la mesure où un certain équilibre dans la gestion du territoire permettait alors à ces phénomènes d’être limités, et ce jusque dans l’immédiate après-guerre. Les prairies, nombreuses du fait de l’élevage, ainsi que les haies et les mares permettaient cet équilibre, dont il est difficile de savoir s’il était ou non volontaire. Puis cet équilibre va basculer du fait de l’évolution de l’agriculture et de l’urbanisation du territoire, si bien que devant l’accroissement des phénomènes d’érosion et de ruissellement, la préoccupation « inondation / érosion » devient un enjeu de politique publique en Normandie dans les années 1980. Concomitamment, l’AREAS est créée en 1985, le monde de la recherche est sollicité par les pouvoirs publics, de la connaissance est acquise et des outils de diagnostic et de modélisation sont développés (outil « stream » en Haute-Normandie). En Seine-Maritime, suite à de forts ruissellements érosifs et de fortes inondations à la fin des années 1990, entraînant des décès et des dégâts sur les biens, le Préfet impose la création de Syndicats Mixtes de Bassins Versants (SMBV) sur tout le département. C’est ainsi que le SMBVAS est créé en 2000.

L’action du SMBVAS sur les ruissellements et l’érosion est reconnue comme nécessaire par les acteurs audités. À ce titre, les actions du SMBVAS qu’ils perçoivent sont :

  • Un rôle de maître d’ouvrage : réalisation de grands ouvrages de régulation hydraulique. Ce sont des actions de maîtrise directe par le SMBVAS que les acteurs évaluent positivement, aux détails près[6];
  • Un rôle de conseil, puisque le SMBVAS donne un avis sur les Plans Locaux d’Urbanisme (PLU). Ce sont des avis (le SMBVAS ne peut rien imposer), parfois difficilement pris en compte, ce qui peut générer quelques frustrations au sein du SMBVAS mais aussi chez certains élus ;
  • Un rôle incitatif auprès des promoteurs immobiliers (gestion des eaux pluviales) et, surtout, auprès des agriculteurs (incitation à garder un couvert végétal l’hiver pour limiter les ruissellements ; incitation au maintien des prairies ; incitation à construire et entretenir des ouvrages d’hydraulique douce en bouts de champs pour freiner les ruissellements). Ces incitations n’ont qu’un impact limité, dans la mesure où elles demandent aux agriculteurs une charge de travail supplémentaire, dont ils ont du mal à mesurer les effets. Ainsi, ils acceptent d’installer un couvert végétal d’hiver tant qu’il y a une aide financière, mais ne peuvent poursuivre l’action quand celles-ci sont arrêtées (ce qui pose la question de la pérennité d’actions subventionnées) ; les agriculteurs ne peuvent tirer parti des récoltes de ces couverts végétaux d’hiver puisqu’elles sont issues de subventions publiques (difficulté de la coopération public / privé) ; l’aide financière compensatrice proposée pour le maintien des prairies est jugée comme très largement insuffisante par les agriculteurs ; enfin, concernant les ouvrages d’hydraulique douce, les acteurs constatent une réelle difficulté à « convaincre » les agriculteurs de leur intérêt.

Il ressort donc que sur le volet préventif, il y a une difficulté à agir à l’échelle de la propriété privée avec les propriétaires privés. Si bien que globalement, l’action du SMVBAS est évaluée comme traitant le symptôme plutôt que l’origine des problèmes (construction d’ouvrages pour limiter l’impact des ruissellements, plutôt que réduction de ces ruissellements à la source). N’agir que par le conseil et les mesures incitatives (rappelons que la SMBVAS ne peut rien imposer) est parfois regretté par les acteurs, et parfois au contraire « félicité ».

L’audit patrimonial a donc mis en évidence la question suivante : la mission qu’attendent les acteurs de la part SMBVAS est-elle d’aller vers davantage de préventif ? Beaucoup d’acteurs pensent que oui. Mais alors, comment ? En particulier, comment renforcer les liens avec le monde agricole dans l’action ?

Un second point : aller vers une gestion globale

Par ailleurs, l’audit patrimonial a révélé qu’au moment de sa réalisation, la question de la qualité des sols était abordée de façon non-complexe, générant une multitude d’effets systémiques négatifs que les acteurs ont explicités.

Par exemple, certaines communes, pour financer leur SMBV, taxent le foncier non bâti, dont les prairies, au même taux que les terres en grandes cultures… ce qui peut contribuer au retournement des prairies, ce qui accroît les inondations[7]

Autre exemple, concernant les plans d’actions des aires de captage d’eau potable : une vache à l’herbe (en prairie donc, ce qui limite les ruissellements) produit moins de lait qu’une vache à l’étable (nourrie par maïs ensilage), très productive. La première est donc considérée comme émettant plus de rejets azotés par hectare, ce qui pénalise les systèmes herbagers (la Directive Nitrate impose un plafond de 170 kg/ha d’azote organique par surface épendable, à ne pas dépasser pour l’ensemble de l’exploitation).

Au sujet des Cultures Intermédiaires Pièges à Nitrates (CIPAN – cultures entre deux cultures permettant de ne pas laisser les sols nus l’hiver), les agriculteurs expliquent qu’après une récolte de betteraves, une CIPAN n’est pas utile pour capter les nitrates au printemps, la récolte de la betterave étant tardive. En plus d’être inutile, installer une telle interculture génère des résidus de végétaux, ce qui favorise les limaces et nécessite donc un traitement… ce qui non seulement représente un coût mais aussi détruit les vers de terre (or, ceux-ci améliorent la qualité des sols). Ainsi, en demandant aux agriculteurs de respecter les « 100 % de couverture végétale », « il n’y a plus de raisonnement agronomique possible, avec trop de réglementations, on sort du bon sens paysan ».

Dernier exemple : pour éviter la battance[8], il est recommandé aux agriculteurs de labourer (or, davantage de couvert, c’est moins d’érosion…), mais pour lutter contre l’utilisation des produits phytosanitaires, l’agriculture dite « de conservation » (c’est-à-dire sans labour) est mise en avant. Cela révèle, aux yeux de certains acteurs, la difficulté à travailler sur deux aspects en même temps : soit l’on travaille à limiter l’érosion, soit l’on travaille à limiter l’usage des produits phytosanitaires. D’ailleurs, au sujet même des intrants seuls, les acteurs mettent en évidence que le « système » ne favorise aucunement les pratiques vertueuses : à titre individuel, si un agriculteur veut utiliser moins d’intrants, il risque « la double peine », c’est-à-dire à la fois une baisse de rendements, et à la fois un prix de vente moins élevé pour chaque quintal de sa production (car une production moins standardisée). Pour illustrer cela, un agriculteur cite l’exemple de la féverole : en mettant moins de pesticides, non seulement il diminue son rendement, mais en plus il risque une décote sur sa production si 3% de ses grains sont tachés[9].

Pour les acteurs que nous avons audités, ces effets systémiques finissent ou vont finir par décrédibiliser les processus de décision et ceux qui en sont à l’initiative. Ils décrédibilisent d’une part des règlementations et incitations, car elles finissent par être contradictoires. Ils décrédibilisent d’autre part les acteurs, en particulier les agriculteurs, qui, se trouvant dans des situations impossibles à gérer, sont forcés de prendre des décisions qui sont nécessairement condamnables d’un certain point de vue (du point de vue des ruissellements, ou du point de vue des produits phytosanitaires, ou du point de vue des rendements, ou du point de vue agronomique, etc.).

Il en résulte que malgré de nombreuses actions menées pour préserver la qualité des sols, les acteurs constatent une lacune : « Il n’y a pas d’approche globale et concertée de la qualité des sols ». Ils interrogent par exemple la cohérence entre SCOT (Schémas de Cohérence Territoriale), SAGE (Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux) et PLU (Plans Locaux d’Urbanisme). Ils constatent que les actions individuelles n’ont pas d’ « effet système », c’est-à-dire qu’elles ne leur permettent pas de modifier le système dans lequel ils se trouvent. Ils remarquent que les décisions sont souvent prises secteur par secteur, et non dans la transversalité, chacun prenant des décisions sans le souci d’une cohésion pour l’ensemble. Et ce manque commence à devenir pénalisant pour l’action.

Une interrogation émerge donc de la démarche d’audit menée sur ce territoire : comment franchir le cap d’une gestion globale ? Comment « bien comprendre qu’on est dans un système complexe et prendre en compte les autres » ?

Lutter contre les inondations afin d’assurer la sécurité des biens et des personnes

Pourquoi viser un « comportement quotidien de gestion de la qualité des sols », dans une optique globale, comme nous venons de le voir ? La raison première pour les acteurs, que l’on peut aussi voir comme un objectif, est d’assurer la sécurité des biens et des personnes. Autrement dit, de lutter contre les inondations.

Les entretiens de l’audit patrimonial ont montré que pour les acteurs du territoire, la nature même des sols est potentiellement source de dégâts, car d’inondations. En effet, ce sont des sols limoneux sensibles à la battance qui peuvent, en cas d’orages et fortes pluies, entraîner des inondations du fait d’un arrêt de l’infiltration de l’eau dans le sol. Ainsi, d’importantes inondations ont eu lieu dans le bassin versant depuis 1993 (en 1993, 1995, 1997, lors de la tempête du 26 décembre de 1999, et surtout en mai 2000), causant des dommages aux biens et aux personnes.

La mort d’une femme dans sa voiture à Barentin lors des inondations de mai 2000 est encore dans les mémoires des personnes auditées. Elles citent aussi un autre exemple : l’événement de l’impasse du Glu. Survenu aussi en mai 2000, treize maisons situées au niveau de ce point bas ont été inondées. Suite à cela, les maisons ont été détruites et les habitants relogés, ce qui a été très traumatisant pour certains. Depuis, une bouée maritime a été placée à cet endroit, ainsi qu’un panneau expliquant l’événement et le risque d’inondations sur le territoire, en faisant un lieu de mémoire.

C’est une réalité vécue par les acteurs, mais peu exprimée, car habituelle, quelque peu évidente pour eux. Il existe aussi une autre réalité, plutôt vécue par les élus : celle des effondrements de terrains. Ils sont dus à la caractéristique de la région que sont les « marnières » et les « bétoires », ces cavités artificielles ou naturelles dans la roche-mère karstiques, qui peuvent s’ouvrir sur l’extérieur et devenir dangereuses. Un acteur cite l’exemple d’un homme qui est tombé, un matin en sortant de chez lui, dans une cavité qui s’était formée dans la nuit. Il est décédé.

Lutter contre les ruissellements, et par là contre les inondations ; porter attention aux marnières et aux bétoires ; ce sont là des aspects importants, pour les acteurs, de la qualité des sols, en cela qu’ils vont permettre d’assurer la sécurité des biens et des personnes du territoire.

Préserver la qualité de l’eau et des milieux

Autre objectif de l’amélioration de la qualité des sols pour les acteurs : préserver ou améliorer la qualité de l’eau. C’est une préoccupation forte des acteurs. La qualité de l’eau peut être impactée par la turbidité, la présence de nitrates, de produits phytosanitaires ou de pollutions bactériologiques. Il s’agit de l’eau de boisson (puisée en souterrain dans les captages d’eau) et de l’eau des rivières. L’Homme aussi bien que les milieux naturels sont donc concernés.

Les ruissellements érosifs ont un impact important sur la qualité de cette eau, car ils transportent des particules en suspension et des molécules, ce qui peut entraîner ces phénomènes de pollution et de contamination. Dans le département (Seine-Maritime), en 2011, 24 600 habitants ont connu des épisodes de turbidité de l’eau au robinet. Certains acteurs expliquent aussi que l’eau dépasse parfois les normes en matière de nitrates. Les conséquences de ces ruissellements sont renforcées dans le cas où il existe des marnières et des bétoires, car elles créent des connexions directes entre la surface et les nappes phréatiques. Ainsi, les particules et molécules véhiculées par les ruissellements se retrouvent directement dans les nappes phréatiques, sans être « filtrées » par les sols. Dans les rivières, la turbidité et les pollutions chimiques nuisent à la vie des milieux, car elles peuvent engendrer la stérilisation des sites de frai, l’envasement des cours d’eau et / ou des phénomènes d’eutrophisation.

Les acteurs audités expriment donc que l’amélioration de la gestion de la qualité des sols est, pour eux, un enjeu de santé publique (eau potable, pesticides, nitrates, turbidité) et de « santé » des milieux et de la biodiversité.

Maintenir le potentiel des activités agricoles

« Générer un comportement quotidien de gestion de la qualité des sols », c’est aussi viser l’objectif du maintien du potentiel agricole du territoire.

Les agriculteurs audités se disent conscients d’avoir la chance de cultiver des sols où presque toutes les cultures sont possibles (céréales, lin, pommes de terre, betteraves, prairies…), grâce à un sol limoneux très épais et à un bon climat. Le sol est pour eux un outil de travail, et un milieu vivant.

Dans ce contexte, certains acteurs déplorent les phénomènes d’érosion et y voient une diminution potentielle de cette extraordinaire fertilité des sols. Pour certains, cela n’est pas vécu comme un problème pour les agriculteurs, la perte d’un centimètre de sol par an n’étant « rien par rapport aux cinq à quinze mètres présents ». Pour d’autres (y compris certains agriculteurs), cela est problématique, étant donné que ce sont les premiers centimètres de sol qui font cette fertilité, et qu’un départ de terre, même lent, a donc des conséquences négatives. La diminution de la productivité des sols du fait de l’érosion et des départs de terre n’est donc pas vécue par tous les agriculteurs comme un problème. De plus, globalement, les rendements restent bons et ne cessent de s’améliorer, du fait de l’épaisseur du sol et des progrès constants en matière d’intrants, de semences, etc. Mais une question reste ouverte : pour combien de temps ? Cette situation, qui est aujourd’hui davantage vécue comme une tension naissante que comme un problème aigu, va-t-elle s’aggraver ? Malgré le travail prospectif fait au cours de l’audit patrimonial, aucun élément ne ressort sur ce point ; il semble que les acteurs n’aient pas la possibilité de se projeter sur cette question.

En revanche, il y a un point sur lequel les acteurs s’accordent, et sur lequel ils peuvent se projeter. C’est celui de l’urbanisation et de l’artificialisation des terres qu’elle engendre, qui diminuent la capacité de production agricole (il y a de moins en moins de Surfaces Agricoles Utiles – SAU). Le phénomène s’auto-entretient dans la mesure où la pression foncière fait augmenter le prix des terres (donc aussi des terres agricoles), ce qui fait du sol un capital rapidement valorisable s’il devient constructible, ce qui incite à la diminution de la surface des terres agricoles. Ainsi, 1400 ha sont urbanisés chaque année dans le département de la Seine-Maritime, pour la construction de lotissements avec jardins, de routes, de zones commerciales, etc.

Par ailleurs, l’élevage est particulièrement concerné lorsque l’on parle de gestion des sols. En effet, nous avons vu que les prairies permanentes étaient ce qu’il y a de mieux en termes de couverture du sol pour favoriser l’infiltration de l’eau et donc empêcher les ruissellements. Or, l’élevage est de moins en moins présent sur le territoire, car c’est une activité contraignante (temps de travail important, nécessité de beaucoup de main-d’œuvre, obligation de soins) et de moins en moins rentable. La tendance est donc au retournement des prairies et à la disparition progressive de cette activité. Préserver la qualité des sols en maintenant les surfaces de prairies revient donc à maintenir une activité d’élevage.

Préserver l’identité normande

Enfin, améliorer la gestion de la qualité des sols, c’est aussi, pour les acteurs, agir pour préserver l’identité normande. En effet, considéré comme une surface, le sol est parfois présenté par les acteurs du territoire comme le support des éléments caractéristiques du paysage de la région que sont les haies, les talus (en particulier les « talus cauchois ») et les mares. Les acteurs relient ainsi le sol à l’identité normande et cauchoise.

 photo_talus_cauchoix  dessin_talus_cauchoix
Photo de talus cauchois Dessin de talus cauchois

Le talus cauchois (rangée d’arbres plantés sur un talus de terre), respectivement disponibles sur : http://www.linternaute.com/nature-animaux/flore/photo/arbres-de-france/les-fosses-cauchois.shtml et http://www.caue76.org/spip.php?article78

Ainsi, la perte de « l’identité normande » du territoire, du fait de l’arrachage des haies, du comblement des mares, etc. est perçue comme un problème par certaines personnes auditées. Ils souhaiteraient voir se maintenir (et dans certains cas voir recréé) le « caractère de la région ».

Conclusion

L’audit patrimonial mené sur le territoire du bassin versant de l’Austreberthe et du Saffimbec a mis en évidence une volonté de changement partagée par de nombreux acteurs, résumée par l’objectif suivant : « générer un comportement quotidien de gestion de la qualité des sols ». Derrière cette formulation se cache la volonté des acteurs de voir se mettre en place un système de gestion global et cohérent de la qualité des sols (pour éviter les messages contradictoires vécus actuellement par les acteurs, notamment les agriculteurs), et éventuellement basé sur le développement d’actions préventives en sus des actions curatives actuelles. Atteindre cet objectif reviendrait, pour les acteurs, à atteindre les objectifs suivants, qui leur tiennent à cœur :

  • assurer la sécurité des biens et des personnes du territoire (lutte contre les inondations) ;
  • préserver la qualité de l’eau et des milieux (eau de boisson distribuée aux habitants et milieux naturels) ;
  • maintenir le potentiel des activités agricoles (lutte contre la perte de fertilité des sols et maintien de l’activité d’élevage) ;
  • maintenir, voire recréer, l’identité normande incarnée dans les talus, haies et mares du territoire.

Elise LEVINSON


 

[1] Biodiversité, Hydrologie, Pollution, Transformation, Agriculture et Sol en relation avec l’éco-socio-système.

[2] http://www.areas.asso.fr/

[3] http://www.smbvas.fr/

[4] Extrait du contrat d’audit patrimonial signé le 18 septembre 2012 par les commanditaires, le superviseur, le coordinateur opérationnel et les auditeurs patrimoniaux.

[5] Tel que stipulé dans le contrat d’audit patrimonial.

[6]Certains acteurs questionnent le coût de certains ouvrages ; les entretiens d’audit révèlent quelques incompréhensions sur leur fonctionnement, des acteurs ne comprenant pas pourquoi ils sont « toujours vides » ; des questions se posent sur l’entretien des ouvrages, au sujet du vieillissement des digues ou de la gestion des déchets qui peuvent boucher les avaloirs ; des questions se posent sur un éventuel investissement dans un système d’alerte.

[7] La prairie est le « meilleur » couvert végétal en matière de ruissellements, car elle permet une infiltration régulière et importante, toute l’année, de l’eau qu’elle reçoit. Ainsi, la prairie est le couvert qui limite le mieux les phénomènes de ruissellements, devant la culture et, bien sûr, le sol nu. Le « retournement des prairies », c’est-à-dire le passage de surfaces de prairies à des surfaces cultivées (céréales, pommes de terre, betteraves ou autres) correspond donc à une perte de capacité d’infiltration des sols, ce qui favorise les ruissellements. À noter aussi que comme le précisent les acteurs, « toutes les prairies ne se valent pas », à savoir qu’en fonction de la pente et de la localisation de la prairie, elle permet de retenir plus ou moins d’eau. Il y a donc des prairies plus ou moins « stratégiques » dans la limitation des phénomènes de ruissellements, ce qui complexifie les solutions de « compensation » (recréer une prairie à un endroit lorsque l’on en a retourné une ailleurs).

[8] La battance est le phénomène qui consiste en une compaction des sols en surface, à l’occasion par exemple de fortes pluies. Il se forme alors une « croûte de battance » favorisant les ruissellements (l’eau ne parvient plus à s’infiltrer dans le sol car ne peut traverser la croûte formée). En Normandie, du fait du caractère limoneux (voire très limoneux) des sols, ce phénomène a tendance à être accentué.

[9] Concrètement, un agriculteur qui utilise deux fongicides (coût estimé : 35 €/ha) récolte 68 qtx/ha vendus 35 €, et fait un chiffre d’affaire de 2380 €/ha. L’agriculteur qui, lui, utilise un seul fongicide, récolte 60 qtx/ha vendus 30 € (car tachés), fait un chiffre d’affaire de 1800 € (ne faire qu’un seul passage de fongicide représente une économie quasi nulle). En conclusion, le premier agriculteur a 30% de gains en plus.

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